Un grand oiseau à tête de femme, bien plus grand qu’une cigogne, atteignant presque la taille d’une autruche est perché sur un des rochers qui touchent la vague. Il entretient mélancoliquement de quelques brindilles un brasier mourant et l’évente de son aile pour en attiser l’ardeur. Huché sur une haute patte, il tient de l’autre un rouleau de musique. Une lyre est pendue à son cou. Il lève lentement les yeux vers Sylvius.

« Je t’attendais, dit le singulier animal. Passe par le petit sentier qui se trouve devant toi et viens m’aider à raviver ce feu.

Perplexe et décontenancé, Sylvius obéit. Il tâchait de rappeler tous ses souvenirs de classe pour reconnaître la personne qui l’appelait si familièrement. A mesure qu’il approchait d’elle, il voyait mieux sa figure, hargneuse et vieille mais illustrée de beaux yeux. Chaque fois qu’elle se penchait sur le brasier, Sylvius était ému par leur humide éclat. Saluant bas et avec déférence, il la joignit enfin sur sa roche et la questionna courtoisement.

« Madame ou mademoiselle, dit-il, oserai-je vous demander qui vous êtes ? Je n’ai jamais connu de divinité qui vous ressemblât ! »

La réponse fut donnée sur un ton un peu rogue.

« Tu as sans doute mal considéré les vases grecs, jeune homme ! Me prends-tu pour une harpie ou un moulin à poivre ? Tu parles à une sirène… en outre, je suis pucelle et me nomme Leucosie. Il y a un instant, je t’ai entendu exprimer tes regrets d’une voix triste : tu pleurais le temps où les dieux occupaient leur trône ; hier je te vis danser à une bacchanale où je ne fus point invitée ; la veille, en volant au-dessus de la clairière, j’ai entendu ce que le vieux centaure te racontait. Ah ! il y a beau temps qu’il n’avait pu placer un de ses discours ! Les faunes eux-mêmes détalent quand ils voient arriver ce rabâcheur… Et tu t’obstines à glorifier l’Olympe et ses maîtres ! En vérité c’est du dernier drôle !

« Les temps antiques !… une époque où les hommes se bouchaient les oreilles avec de la cire quand je leur chantais mes plus jolies romances ! où les dieux venaient se mêler de toutes nos petites affaires ! où ce grand balourd d’Hercule bousculait le monde ! où Vénus faisait la fille avec qui voulait d’elle !… On me dit parfois que je deviens grinchue ! on le serait à moins quand on a vu le siècle de l’insupportable Pénélope et ceux qui le précédèrent ! Mais, vois-tu, les souvenirs ne m’intéressent plus, et j’ai même oublié la saveur des jeunes matelots que je croquais naguère ! Je deviens vieille, et, parfois, quand, le matin, je vais querir dans une anse un crabe aventureux, et que le vent souffle plus aigrement que de coutume, je me sens la gorge prise… Il faut que je pense à faire une fin au lieu de me rappeler des anecdotes !

— Et pourtant, dit Sylvius, c’est dans les camps d’Agamemnon que j’eusse voulu vivre ! Leucosie ! parle-moi du siège fameux !

— Ne me tutoie pas, dit la sirène. Tu n’as pas l’air de te douter que j’ai plus de trois mille ans ! Crois-moi ! on s’ennuyait à mourir entre l’Olympe et le Ténare ! Assurément il y avait parfois des aventures curieuses et de jolies choses… même, le dessus du panier, je l’ai gardé.

« Oui, je me suis fait un musée de choses défuntes. — Celles d’entre les sensations de prix qui sont fanées y trouvent une place et, couchées dans un coquillage ou protégées par les plis d’une algue, estampées d’une étiquette où est abrégé l’état des vertus que les hommes y trouvaient naguère, numérotées aussi, afin qu’un catalogue à références m’en étende un historique moins succinct, (pour immortelle que je sois, ma mémoire ne laisse pas de se rouiller un peu), bien souvent elles gagnent un intérêt nouveau à être ainsi fossilisées. Armée de pitié et d’indulgence, je vais considérer d’une âme réfléchie ces débris décolorés qui firent partie de vous-mêmes, et, tâchant à me replacer l’esprit dans l’état qui fut anciennement le vôtre, je goûte, par un retour de pensée, le curieux parfum de ces roses mortes.