— Regarde le Monsieur qui parle tout seul ! » dit la bourgeoise à son enfant.

Elle s’éloigna, en défiance de cet énergumène qui, peut-être, était fou.

La girafe ne disait mot. Elle était perdue dans une songerie inaccessible. Tout soudain, elle se mit à parler rapidement et avec amertume. Elle scandait ses phrases par un petit bruit de langue, et, à leur chute, s’arrêtait pour, semblait-il, lécher une brise.

« Je vous plains d’être touché par des revers futiles ! Vous tirez vanité de ce seul don que vous avez d’être perspicace. Est-ce là un orgueil suffisant ? Ne voyez-vous le monde à vos pieds que sous la figure d’un spectacle ? N’aspirez-vous pas à y prendre votre place d’acteur ? Elevez-vous jusqu’à ce désir ! Vous cherchez la gloire par les yeux ; c’est mal la chercher et vainement. Ah ! je la vois si bien ! Elle est dans les grandes savanes dont l’horizon n’ondule pas, — elle est dans cette plaine où je courais jadis à la chasse de mon rêve… Rappelez-vous !… Déjà le soleil décline ; les touffes d’arbres déploient leurs longues ombres sur le sable. Toute l’étendue m’est livrée, je m’y jette. Il n’y a pas de grilles, pas de clôtures, pas d’hommes qui me bayent à la face… et dans le vent, je secoue ma tête légère !… Heures suaves !… Près du lac nuageux où paissait ma femelle, au-dessus des bosquets toujours ornés de fleurs, revoir l’aurore vive et la nuit aérée !… Chère ! tu me poussais avec tes cornes moussues, et, tandis que se faisait l’ascendance de la lune, nous bêlions faiblement et nous caressions, car c’était l’époque des amours… Ah ! Dieu ! aimer ! agir ! être ailleurs ! »

Touchante, elle pleurait et, discret, Sylvius s’éloigna. Il s’en fut rejoindre l’hippopotame. La bête prenait son bain. Elle gardait une expression indulgente. Dans ce grand tumulte d’eau et de reniflements, Sylvius l’entendit qui disait :

« Vautre-toi, si tu veux la gloire ! Vautre-toi dans un large fleuve au corps continuel et pur ; puis, repose-toi sous un soleil plus chaud que le pâle soleil d’aujourd’hui ! »

Sylvius commençait à craindre pour sa raison. Il se hâta vers la sortie. L’autruche, dans son enclos, courait près de lui :

« Tu veux la gloire ? Hâte-toi vers ce mirage liquide qui flotte à l’horizon ! mets ta tête sous ton bras ! couve ton œuvre ; mais laisse-moi auparavant trifouiller du bec dans ta poche pour y querir des friandises. »

Sylvius avait presque atteint la porte. Il s’entendit appeler et se retourna.

Une sarigue le regardait, assise sur son derrière.