« Oui, je le sais bien, murmura-t-il en regardant la girafe, vous tâchez tous à me consoler de votre mieux. N’étaient ces cruels barreaux, toi, chère girafe, tu me lécherais affectueusement le sommet de la tête et je t’entends déjà me dire, d’une voix que j’imagine mal, mais qui doit… »

Sylvius n’eut point à se figurer le timbre de cette voix, car la girafe, tandis que son col sans mesure était parcouru d’un frisson, dit avec simplicité les paroles suivantes qui tombèrent maigrement des hautes lèvres comme d’un rocher le fil d’une cascade.

« Mon pauvre ami ! de quoi vous plaignez-vous ? Quelles sont donc ces vagues aspirations qui vous navrent et que dirai-je, moi dont les chagrins sont excédants, moi que les hommes raillent, moi qui n’ai plus connu les mouvements de l’amour depuis bientôt dix ans, à l’époque où je courtisais ma femelle tout en broutant les cimes des mimosées ? »

Elle reprit haleine et voulut poursuivre, mais les souvenirs qu’elle venait d’évoquer la troublaient à tel point que seul un balbutiement se répandit et bientôt, des larmes sourdirent dans ses beaux yeux italiens, cependant qu’elle agitait ses lèvres afin de parler encore.

« Regarde la girafe qui rumine ! » dit une bourgeoise à son enfant.

Sylvius, qui avait été élevé dans de traditionnelles habitudes de courtoisie, ne crut point devoir s’étonner outre mesure du couplet de la bête. Même, il fut heureux d’avoir entendu des paroles à l’égard desquelles les autres spectateurs de la girafe demeuraient sourds.

Il dit à la grande bête le tourment dont il était assailli, il lui dit ses rêves et la vanité qu’il croyait distinguer en eux, mais il dit aussi qu’il avait bon espoir et vanta sans vergogne cette certaine qualité de son esprit qui lui permettait de converser avec un être que le vulgaire tient pour muet.

« J’ai la consolation d’être seul au monde à détenir ce privilège. »

A cet instant, il eut un petit frémissement de peur, car il lui sembla vraiment que la girafe souriait. Il ne sut si c’était par moquerie de son orgueil ou par dédain de l’humanité. Il leva sa tête vers la tête aux petites cornes :

« Que pensez-vous de moi, chère girafe à qui je ne puis même donner du pain, puisqu’une pancarte me l’interdit !