« Je serai grand ! Mon nom restera gravé dans la mémoire des hommes. Au printemps les filles pubères me mêleront à leurs rêves ! »
Il se hâte, c’est tout juste s’il ne court. Un gamin le voit et, gouailleur :
« Oh ! la, la ! c’te vitesse ! Veux-tu que je t’entraîne ? »
Sylvius s’arrête. Il lui semble soudain qu’incitée par ce petit garçon la nature entière le raille. Et, de fait, un marronnier pointe vers lui une branche froide avec un air de le montrer au doigt, — une nuée s’évade en plein ciel, souple et cambrée… c’est bien là le geste moqueur d’une danse ! — deux merles sautillent sur un gazon de plate-bande, s’arrêtent, se retournent vers Sylvius, sifflent… (le sifflent assurément) et s’en vont, prestes comme des rats sur échasses. — Persane hèle un fiacre :
« Allez au Bois ! Allez n’importe où ! »
Et rencogné, il mâche rageusement sa cigarette. — Les choses ne sont point en harmonie avec le trouble de son âme, et, déjà, il doute de sa vocation. Un grand artiste impose à la nature ses manières de voir, de sentir et même de supposer. Ses belles mains la façonnent à son image et il ne permet, parfois, au printemps d’être encore le printemps, lorsque lui se désole, que par condescendance. En vérité, voit-on Orphée exaltant l’amour dans un cirque de rochers secs, l’allégresse dans une nuit sans étoiles, alors que le moindre de ses chants faisait frémir un paysage et balayait le ciel le plus couvert ? — De même, quand, jadis, au pied d’un olivier, Platon essayait une conjecture, ne doutons point que le bel arbre l’aidât de toutes ses branches retordues, comme, aussi bien, serait-il folie d’imaginer qu’aux jours où Prométhée hurlait sous le vautour, les cèdres du Caucase ne se lamentaient pas.
Sylvius se trouvait en toute autre situation. Il subissait l’arbre, le vent, la corolle et l’oiseau dont l’humeur étrangère le narguait et repoussait son rêve. De cela, il se plaignait amèrement, et, rencogné dans le fiacre, chiquant sa cigarette, chiquait de même sa rancune.
Ce fut quelque temps ainsi : la voiture roulait, et Sylvius regardait au dehors d’un air hostile. Il vit bientôt la grille du jardin d’Acclimatation. L’attrait de son palmarium, des rires d’enfants, de la paix enfin qui règne dans ce lieu, (tranquillité d’un incessant Dimanche), le décida à y pénétrer. Il pensait s’alléger l’âme au spectacle des bêtes… Manteaux bleus et roses, jambes nues, cerceaux et trompettes, bourgeois effarés, collégiens blêmes, belles nourrices dont les rubans de coiffure sont toujours en fête, le paysage que vous orniez plut à Sylvius, et, d’autre part, les animaux étaient vraiment attendrissants, — si captifs derrière tant de barreaux ! Son chagrin de n’être point encore très grand, très célèbre, très honoré, de ne sentir en lui rien qui fût spécialement héroïque, se fondit en une façon de malaise obscur. A cet instant il eut volontiers pleuré.
« Vivre ! vivre furieusement !… le pourrai-je ? »
L’hippopotame énorme, surgi de l’eau, s’avançait vers lui, paupières baissées. Il parut à Sylvius que, seule de toutes les bêtes, cette bête-là était nue. Tant de chair humide et rose offrait un spectacle indécent. Ce groin hideux, ce dos de colline, la surabondance de ce ventre offusquaient… Cependant, l’hippopotame ouvrit un œil, puis l’autre, quelque temps après. Son expression était tendre et d’une mélancolie assez fine. Sylvius en fut touché. Il poursuivit sa promenade. Des lapins mettaient un chou en dentelle au fond d’une cage proche. Ils considérèrent Sylvius avec amabilité. Quelques pas plus loin, les singes lui tendirent leurs mains roses et brunes, l’un d’eux tenait dans son poing le bouquet qu’il avait pris au chapeau d’une passante. Sylvius sourit ; alors les animaux s’enhardirent. Ces fleurs ailées que l’on nomme oiseaux des îles l’appelèrent vers leur cage, — un renard se dandina pour lui complaire, — un chat du Siam lui fit une grimace d’idole, et tous les canards d’un bassin concertèrent le tumulte d’une friture. Sylvius fut ému par ces marques de bonne volonté.