« Eh ! non ! la volupté diffère suivant l’esprit qui la goûte. L’heure féerique dut être pour bien des gens, une heure de plaisir hors du lit conjugal, un médianoche bruyant, que sais-je encore !… mais moi !… »
Quelque temps, il occupa son esprit d’un parfum de gloire. Agréables fumées !… à travers leurs voiles tremblants, il se vit, pasteur de peuples qu’un trône d’or élève ou qu’un lit à colonnes retient près d’une impératrice, et puis encore poète porte-lyre, acclamé par une foule immense, et puis enfin, dans l’immobilité bleue de l’air, pilote hardi d’un aérostat. Cependant il achevait de se vêtir. — Il regarda sa montre. — Elle marquait midi.
Sylvius eut faim. (Un repas frugal donne de l’assurance, tonifie le courage, allège l’âme…)
Au dessert il s’écria :
« Et quand bien même chacun de mes songes se réaliserait ! Quand bien même je récolterais une moisson de gloire au cours de mille aventures !… Peu importe que les émotions d’hier me soient strictement personnelles. Elles ont été. Voilà le point capital. Le rêve s’offre à moi, je le prends et veux le boire et le manger, le savourer et m’en repaître, dussé-je le tarir ! La renommée ne doit-elle pas achever le festin ?… Non ! j’exagère !… Puisse mon histoire être simplement celle d’un brave garçon qui cherche sa couronne. »
Mais comme, au demeurant, il espérait beaucoup de son avenir, comme il ne laissait pas d’être content de lui-même, (orgueil de sorcier qui s’émerveille de sa propre magie,) il voulut affirmer son ambition, lui trouver un emploi, et, sans compter, dépenser ses heures à vanter, analyser, peser et surtout bien concevoir la qualité de sa prochaine vie.
Sa fièvre ne cessant point, il la mit à l’air et se dirigea vers les Champs-Elysées. Sous leurs arbres-balais, il rêva tout son saoul et l’on eût dit que c’était en songeries bourgeoises, n’était qu’il se retournait parfois avec brusquerie pour voir si quelque divinité ne marchait pas sur ses talons.
Il fit un kilomètre, puis il s’assit pour composer une conclusion à sa chimérique aventure. — Ayant admis qu’en principe l’architecte de l’univers ne dérangeait pas ses ouvriers pour de minces besognes, il sut bientôt, à n’en pas douter, que lui, Sylvius Persane, adolescent désœuvré, pouvait espérer le plus haut destin. Il résolut tout aussitôt, après avoir balancé les agréments de la royauté, du maréchalat et de divers autres honneurs, d’élire la gloire qui paraissait seule pure et suprême, celle d’un grand artiste. — Alors il regarda autour de lui avec une parfaite naïveté. Il n’eût pas été autrement surpris si quelqu’un était venu lui baiser les doigts en manière de félicitation déférente, et même il eût trouvé naturel, voire décent, que les passantes se fussent anéanties pour lui complaire et l’honorer en des flexions de révérence.
Mais non ! aucun évènement qui ne soit point d’usage… l’avenue est tranquille… des pauvres dorment ou grelottent sur les bancs… C’est le Paris coutumier. On ne voit que d’humbles fiacres et des promeneurs pacifiques. Un mendiant que la fonte d’une wallace soutient tend la main sans arrogance, bien qu’il soit aveugle, imbécile et sourd. Les arbres eux-mêmes sont pleins d’une indifférente urbanité et agitent leur bois discrètement.
Alors Sylvius se lève et marche :