Un mois durant, Sylvius, ne s’étant livré qu’au jeu d’amour, était parvenu à ne plus penser du tout. Il prit grand plaisir à ces agitations, mais ne sentait en lui aucun effet extraordinaire, sinon de la faiblesse.

Certain soir qu’il s’enivrait dans une taverne de nuit, il put à peine lever son verre. Il pleura de rage. Les soupeurs le regardaient en riant. Alors, colérique, rouge, indigné, Sylvius rassembla ce qui lui restait de force, bondit sur la table et interpella les rieurs. Il leur dit en abondantes paroles qu’il serait un héros, que, l’amour et le vin aidant, il dépasserait les mufles de la foule… Il parlait toujours et avec assez d’éloquence, de bonnes humanités lui ayant donné quelque habileté oratoire. Le gérant de la taverne finit par le prier de se rasseoir et de modifier sa tenue. — Il allait partir, un peu fier de son incartade et d’un si beau discours, quand la porte de la salle tourna, livrant passage à un être tout à fait inattendu.

C’était un petit vieillard, haut comme une chaise et dont la barbe était plus longue qu’un long conte de fée. Il portait sur le dos une hotte et, dans la main, un crochet de fer. Il s’avança au milieu des soupeurs qui ne suspendirent ni leurs mots, ni leurs gestes, ne semblant point voir le petit chiffonnier.

Sylvius écarquillait ses yeux lourds. Il vit le vieillard piquer quelque chose à terre sous le nez même de son voisin, jeter la chose dans sa hotte, sauter sur une table avec un bond de balle, et regarder autour de lui. Bientôt il courut de nouveau vers un des soupeurs et, se retournant, parut lui mettre sa hotte sous le menton. De temps en temps il gambadait, ici, là, à droite, à gauche, actif et silencieux, à brèves enjambées, et prenait, avec son crochet, des choses obscures, sur les genoux mêmes des assistants. Puis il se moucha sans bruit dans un grand mouchoir à carreaux et inspecta, encore une fois, tous les coins de la salle…

Tout le monde causait. Deux femmes chantèrent. Un vieillard ivre, sa cigarette au coin de la bouche faisait à des amis une interminable démonstration.

Le chiffonnier, haut comme une chaise, tâchait d’examiner les coussins d’une banquette. Il était huché sur ses pointes. Persane s’aperçut qu’il portait des souliers à longue poulaine, terminés en cloche par une fleur de muguet. Soudain, le pied lui manqua et il fit une culbute, culbute rapide, allègre et joviale, mais qui ne l’étendit pas moins à terre. La hotte se vida et Sylvius vit se répandre dans toute la chambre une multitude de petites bulles rondes, roses, grises, bleues, couleur de perle, couleur de nuage, couleur d’eau morte, et ces bulles… ces bulles étaient des paroles ! mieux ! de petites âmes de paroles, dévêtues de leur son.

Elles se poursuivaient l’une l’autre, tortueusement, suivant la courbe de leurs anciennes phrases, et leurs nuances étaient tendres ou vives selon le timbre que, prononcées, elles avaient eu. Elles se poursuivaient comme l’on bavarde.

Cela procurait à Sylvius un vrai ravissement, mais son plaisir fut soudain gâté, quand il vit que toutes ces phrases colorées et jolies étaient vides de sens, — vides, absolument, et que, dans un coin de la salle qu’il tachait de petites irisations, tout son discours était réuni et rebondissait avec une légèreté creuse.

Le vieillard maugréait, repiquait en hâte les paroles répandues et les mettait dans sa hotte. Quand il y jetait le premier mot d’une période, la période entière suivait, comme un chapelet. Sylvius revit tout son discours. Il n’y manquait rien.

Son travail fait, sa hotte pleine, le petit chiffonnier à la barbe longue épousseta les muguets de ses chaussures et s’en alla, vif, ambigu, alerte et singulier.