Il s’assit dans le fumoir. C’était une chambre dont les meubles profonds convenaient aux heures de tristesse : des coussins orientaux endorment si bien un cœur ennuyé ! Aux murs, des eaux-fortes, achetées avec trop de hâte, témoignaient d’un goût curieux. De belles reliures s’alignaient sur une étagère, elles protégeaient des livres heureusement choisis ; un piano drapé coupait, un angle où se dressait la forme fantastique et gracile d’un vase couronné de trois orchidées.

Sylvius s’assit à son bureau. Là, il projetait parfois de travailler à quelque chose. Il remua des papiers, lut des notes, ouvrit des livres, étouffa ses bâillements.

« Est-il possible, se disait-il, que la vie soit si pareille à elle-même et que chaque jour n’apporte rien de nouveau qu’un chiffre à l’éphéméride ! »

Sur une feuille, il dessina à la plume un paysage allégorique, et, toujours bâillant, tâcha de s’y intéresser… Avoue donc que tu t’ennuies, Sylvius !… Voilà maintenant que tu changes de place et d’expression, que tu regardes la poussière qu’on a laissée sur ton piano, que tu déplies un journal, (inutile de le lire il est d’hier !) Va ! remue-toi ! tu ne t’ennuieras pas moins !… Eh ! oui ! je sais ! chaque jour tu sors de chez toi d’un air victorieux, le cœur léger, l’œil brillant ! A quoi bon, si c’est pour rentrer tout penaud ?

Pourtant, ces livres, ces fauteuils, cette existence facile, n’est-ce rien ?

Non ! — Sylvius se dit qu’étant venu au monde un jour de juin où le soleil brillait, où les mésanges s’évertuaient à rendre l’air joyeux… (comment le savait-il ?… son institutrice le lui avait dit)… il ne pouvait, entré avec tant de splendeur dans ce monde, le parcourir indifféremment. — Tenez ! on voit déjà le bout de l’oreille. — Sylvius est un peu suffisant.

Cela lui a poussé sans qu’il y mît beaucoup du sien, parce qu’étant enfant et seul de son espèce, (les petits paysans, ses camarades, ne comptaient pas), la victoire lui restait toujours. Puis, il était sujet à certaines poussées d’imagination, comme en ont les grands hommes. Il songeait, sans prendre beaucoup de peine, à divers aspects plaisants de l’univers et tout le monde admirait que l’on pût rêver si jeune. — Alors, que voulez-vous ! roi dans son petit royaume d’arbres, de vaches et de pâturages, bientôt il désira, quand ses parents furent sous terre et la campagne vendue, être roi autre part. L’ambition le poussa à ne point se tenir tranquille ; il ne voulut pas devenir simplement un homme de goût et apprécier le miel d’une oisiveté honnête.

« Ah ! Dieu ! soupirait-il. Parfois, s’éveille en moi une émotion imprévue, mais la cruelle se rendort. Quand donc viendra-t-elle cette gloire qui doit me couronner d’un laurier double et vert ? »

L’image lui revenait alors de ce parc où il vivait jadis de façon si princière, du grand parc et de ses entours… oh ! la prairie surtout ! la prairie en pente qui menait aux reflets de la rivière. Dominant cet univers d’herbe douce, il y avait deux grands chênes qui bruissaient majestueusement…