« Comment pouvez-vous me parler ainsi ? Vraiment vous manquez d’à propos ! Oui, je les ai eues, ces drôlesses ! Je me suis chauffé à leurs petits corps perfides, oui, j’ai serré leurs poignets entre mes doigts et elles ont crié de douleur ! Oui, elles m’ont dit qu’elles m’aimaient et m’ont donné d’interminables baisers qui vivaient sur ma bouche comme des bêtes… Et j’ai fait tout pour elles ! J’ai prié un ami, beau garçon et hâbleur, de nous accompagner quand nous sortions, afin que les passants pussent croire que c’était lui, l’amant. Pour elles, je vivais le cœur percé de trois glaives : un de désir, un de jalousie, un de colère… et personne n’en a jamais rien su… mais regardez-moi donc ! j’ai des jambes en arceaux ! des pieds difformes ! des bras longs comme des branches ! Je suis un arlequin de laideurs diverses, un polichinelle dont on s’amuse, que l’on découd un peu pour voir le sang et la chair du dedans, que l’on soigne et que l’on jette enfin, quand il a cessé de plaire. — Les femmes… ah ! bergères ! vous m’assuriez d’un grand amour !… pas une de vous qui ait pu seulement me regarder sans rire ! — Et toi, Clorinde ! tu ne vaux pas… oh ! oh ! comme je t’aime ! comme je t’aime ! »

Lautonne se mit à sangloter, et Sylvius, malgré qu’il en eût, tâcha d’être aimable et de se donner une contenance :

« Si nous mangions quelque chose ? »

Il regarda la carte d’un air préoccupé.

« Quelques gâteaux, voulez-vous ? »

Lautonne leva son visage hargneux, baigné de pleurs :

« Si nous mangions plutôt du pain ? Depuis hier, je n’ai eu à me mettre sous la dent que deux bouchées à la reine mal cuites ! Le marmiton montre moins de goût pour mes poèmes. Il veut des romances dédiées à sa promise. Que faire ? Tricoter des romances et les échanger contre des victuailles, ou bien crever ?

Et il se reprit à pleurer comme un enfant.

Déjà Sylvius avait commandé un bon repas.

« Eh ! non ! s’écriait Lautonne, dans un éclat de rire. Je ne suis pas encore foutu ! Avec le louis que vous m’avez donné je vais transformer ma vie ! Cette pièce d’or jette sur mon avenir les rayons d’un nouveau soleil ! Et que de choses je mangerai pour vingt francs !… Je mangerai…