« Berceuse… berceuse pour la dépouille du plus beau des chiens… Quel rhythme choisir ? je le voudrais sautillant et funèbre tout à la fois…
— Qui est cette femme ? Mon Dieu ne pourrai-je garder même un souvenir ?
— En ferai-je ma soixante unième ballade :
« Princesse ! il n’est plus doux regard
« Que dans l’œil d’un chien de poète ! »
— Et cet homme ! je ne sais si je le hais ou le prends en pitié ! »
Une amère détresse courbait Sylvius. Il se laisserait mener n’importe où, cela lui était égal. Même il finit par prendre une façon de plaisir aigre à cette marche que Lautonne balançait toujours d’une houle d’ivresse, — et le gnome était plus étrange encore, maintenant que, les doigts aux dents, la bouche gonflée, il cherchait dans sa mémoire une chaîne de rimes. Pesant sur l’une, puis sur l’autre de ses jambes, hoquetant parfois, poussant sa grosse tête en avant comme un bélier, il semblait, silène trapu, poursuivre avec une savante et vaine volonté la forme vivante d’un poème.
Ils arrivèrent enfin à ce numéro 115 bis que portait une maison d’apparence assez malpropre. — Avec d’énormes gestes qui manquaient chaque fois leur effet, Lautonne chercha la sonnette. Sylvius la tira pour lui. L’escalier sombre à rampe poisseuse terminait sa courbe sous une boule de verre qui brillait vaguement. — Suivi de Sylvius, Lautonne se mit à monter. — Les paroles qu’il murmurait ne faisaient plus qu’un bruit indistinct et fluide comme les confidences d’une source. Ils gravirent tous deux l’escalier noir. Ils dépassèrent six paliers que Lautonne annonçait chaque fois par un faux pas et une imprécation et s’arrêtèrent au septième. Sylvius dut encore prêter son aide pour ouvrir une petite porte que le poète lui indiqua. Ils s’enfoncèrent enfin dans des ténèbres encore plus épaisses. Sylvius les dissipa par l’éclair et la flamme d’une allumette. Bientôt une lampe brilla. A son indigente lueur, le jeune homme vit une mansarde affreuse et presque vide. Il posa la main sur une table qui clocha devant sa chaise. Des paperasses tombèrent.
« Mes poèmes ! » cria Lautonne.
Et, comme si la vue de son œuvre entreprise eût doublé sa folie, il se mit à tourner autour de la chambre du même pas précipité qu’il avait dans la rue. Il tournait librement. La pièce était vide. Ni lit, ni bibliothèque. Quelques livres et une couverture traînaient à terre. A chaque tour, Lautonne les repoussait du pied.