Sur ses lèvres bouillonnait toujours une rumeur vague. Elle se condensa soudain en mots dix fois remâchés, soupirés d’abord sur un ton de prière, puis, criés comme des ordres.
« Viens ! murmurait Lautonne. Viens ! je t’attends ! hurlait-il. Viens ! emporte-moi ! »
Et il tendait ses bras et menaçait du poing.
Dans l’escalier il y eut un dur vacarme. Toute la maison en résonna. Le plancher vibra et les vitres chantèrent. Rapidement le tumulte se rapprochait, montait à l’assaut de la chambre. On eût dit que des géants démolissaient l’escalier à coups de hache.
« Qu’est ce donc ? » cria Sylvius, la voix prise.
Mais Lautonne ne pouvait répondre. Il continuait sa course autour de la pièce et gesticulait comme un démoniaque : folle apparence de cauchemar, monstre hirsute, convulsé, retordu et qui, par de sourds grognements terminés par des cris, semblait se préparer à quelque sabbat.
Tout à coup, le tonnerre creva sur le palier de l’étage ! Sylvius courut à la porte, mais elle s’ouvrit au même instant, poussée par une tempête, et, fantastique vision qui jetait sur les murs des scintillations d’étoiles bleues, un grand cheval de neige bondit dans la chambre, hennissant, superbe, victorieux et battant l’air de ses deux ailes d’or.
Sylvius se laissa couler à terre. Son cœur battait la charge. Il se sentait enveloppé d’un linge froid. Les yeux grands, il regarda.
Lautonne avait arrêté sa course. Il posa son front sur l’éblouissant poitrail du cheval et s’écria :
« Viens, que je t’enfourche ! Nous galoperons tous deux suivant le sillon de la lune, mais sans nous laisser prendre aux filets des étoiles ! Nous irons nous perdre entre deux nuages, dans un frais vallon, et je chanterai suivant le rhythme de tes ailes sur une colline de fraîcheur ! Viens, que je t’enfourche ! Nous forcerons la muse dans sa dernière retraite et je lutterai avec elle afin de plier ses genoux, puis, je la poserai sur ta croupe, et nous rejoindrons follement l’ineffable azur nocturne, emportant notre prisonnière échevelée, nue, riante, dont la toison d’ombre humide se marie à la comète blanche de ta queue. »