— Ah ! mêlez-vous de vos affaires, n’est-ce pas ?… »

Mais déjà Sylvius lâchait prise en poussant un cri. Vive comme le serpent qu’elle paraissait être, Clorinde avait rampé vers le jeune homme et, cruellement, venait de le mordre à la jambe. — Alors, il perdit tout orgueil. Lautonne, herculéen et monstrueux, le considérait d’un œil gai, Clorinde souriait à son amant… Percé par cette double injure, Sylvius s’assit dans un coin de la chambre, se prit la tête dans les mains et ne bougea plus. — Il y avait dans cette immobilité, le dépit de l’enfant qui boude et le saisissement glacé de l’homme qu’une aventure a par trop surpris. De temps, en temps, il risquait un regard vers le couple singulier.

Lautonne roulait une cigarette et sifflait une queue de chanson. Clorinde, toujours à terre, défaisait son corsage. La voici qui se lève et, lentement, se dévêt. Ses cheveux dénoués couvrent ses épaules bientôt nues ; sa jupe tombe ; toute sa belle chair paraît. Elle tend sa bouche à Lautonne.

« Viens ! je serai ton Printemps ! Dis-moi, que te faut-il ? Je te donnerai des fleurs, et des oiseaux chanteront, blottis dans la cage de mes doigts.

— Oui, dit-il en s’agenouillant devant elle, oui, donne-moi tout le printemps ! »

Et ce mendiant contrefait, ce gnome de cauchemar presse entre ses mains démesurées la fine taille pliante qui vibre d’un soupir. Sylvius, écœuré, se détourne mais n’ose encore s’en aller : Clorinde est trop belle. Par la fenêtre, il regarde le paysage. De ce septième, on voit la ville comme la voit un sonneur de cloches : mille toits sombres coupés de petits fossés. Tout en bas, la cour minuscule semble perdue au milieu de cet essaim de constructions. Dans cette cour un arbre pousse, mince et miséreux. Voilà le point que Sylvius considère. Il pense détacher ainsi son attention d’un autre spectacle. A travers la vitre mal lavée où Clorinde, sans doute, inscrivit à la pointe : J’aime Vincent pour la vie ! Sylvius ne veut voir que le médiocre végétal, sous lui, très loin…

XI

Il arrive parfois qu’un objet, trop fixement examiné, semble, par une façon de vertige inverse, se rapprocher et grossir. Il en va de même pour le petit arbre de Sylvius.

Ce petit arbre hausse-t-il vraiment ses branches ? Oui, elles s’allongent, grandissent, se déploient, s’enflent en dôme, se ramifient et se couvrent de feuilles. Quelques toits d’alentour ne se voient déjà plus. L’arbre a trois mètres, six mètres, dix mètres… bientôt il sera immense ! Sylvius tourne le dos à cet inquiétant phénomène, mais, dès qu’il regarde la chambre, il est glacé d’effroi.

Les murs, couverts tant bien que mal de papier peint où se répète un bouquet champêtre, se sont mis à fleurir. Chaque calice prend du relief, chaque tige s’incurve. On ne voit plus que de la verdure et des fleurs. Les parois sont rouges et jaunes de coquelicots et de boutons d’or. Sur le sol vient de naître la peluche d’une mousse continue et piquée de pâquerettes. Le long de la porte un lierre monte et rejoint une vigne vierge, qui, tordant ses vrilles, descend du plafond avec une chute de lilas. Trois rosiers s’élèvent devant la cheminée pour éclater en roses sanglantes et en parfums. Un lis des Bermudes suit la ligne des jambes de Clorinde et, contre les cuisses, recourbe sa corolle. Des renoncules se regardent au-dessus d’une tulipe, et des jacinthes répandent leurs huileuses senteurs. Quelques liserons étreignent les pieds de la table et l’un d’eux vient de faire le tour de l’encrier. Il y a, dans un coin, toute une constellation de reines-marguerites, et des pensées, un peu sottes, s’alignent trop régulièrement au pied du mur. — Sylvius regarde sa main : une fleur légère y tombe et c’est tout juste s’il ne brise, en avançant le pied, la hampe d’un iris. Mais, déjà, sur les genoux de Lautonne une amaranthe penche son éventail de velours échancré. Des anémones s’élèvent de leur pampre, écartent les fanes velues qui les tenaient encloses et paraissent, mauves et bleues.