Vous voilà épanouies, insolentes pivoines ! catholiques passiflores ! dahlias prétentieux ! fuchsias d’émail ! jasmins et renoncules ! Les quatre murs contiennent à peine cette incroyable floraison et Sylvius se croit à la limite des merveilles quand, soudain, les vitres de la fenêtre volent en éclats et une branche bourgeonnante le cingle comme une houssine. Le petit arbre de la cour a poussé jusqu’à lui. La branche grossit, lance des rameaux, fourche, s’étend, donne des rejets diffus et fait à la pièce un ciel de feuillage. Avec elle une brise est entrée qui tourne dans la chambre, et, suivant le souffle survenu, toutes les verdures se mettent à bruire. Puis, ce sont des oiseaux qui chantent, des papillons d’azur, un impondérable duvet, des chenilles, des fourmis, une abeille chargée, un lézard d’émeraude, une mouche bleue qui bourdonne, suspendue dans l’air, et, bondissante, une brusque sauterelle.

Sylvius tombe à genoux, ivre de couleurs, de parfums et d’harmonie. Clorinde s’est jetée à terre et respire des violettes tandis qu’au-dessus de sa tête un rossignol s’égosille royalement. Lautonne considère un scarabée à cornes qui parcourt son doigt et l’on dirait que, sous la feuillée, quelque part, on ne sait où, se perpétue un souple murmure de fontaine.

« Que c’est beau ! que c’est beau ! » dit Sylvius, à court d’éloquence.

Lautonne lève les yeux, secoue sa chevelure mêlée de feuilles et dit d’une voix douce :

« Comme il est facile d’appeler à soi la nature ! et combien je t’aime ainsi, Clorinde, au milieu des fleurs ! Oui, maintenant, je me sens fort. Ecoutez-moi, mon cher Persane, j’ai des excuses à vous faire… »

Et, après avoir assuré sa tête sur un oreiller de mousse, il dit, avec un petit sourire et sans affectation :

« Je déplore l’humeur qui me conduisit à vous parler si durement, mais, croyez qu’il n’y a dans ce manque de tenue que bien peu de ma faute. Je suis dévoré de certaine fièvre ardente : elle me pousse à créer avec superbe et, d’autre part, je suis usé par le commerce indigne que je fis jusqu’à ce jour de mon talent. La nuit d’hier vit naître mes premiers vers immortels. Pour en créer d’autres il faudra que je connaisse le monde avec mes nouveaux yeux. Tragique aventure que la mienne ! Je ne sais quelle apparence décrire ! Je poursuis le mirage des secondes et ne vois plus l’enchaînement qui forme l’heure !… Tenez ! l’autre jour… »

Il sourit encore… Persane se glissait lentement vers Clorinde. Clorinde l’écarta d’un geste négligent.

« Non ! je vous assure, ce n’est pas la peine, murmura-t-elle.

— L’autre jour… Ah ! le plaisant paysage et que je ne sus comprendre !… J’avais emmené Clorinde à la campagne. La prairie où nous nous reposâmes était d’un joli vert virgilien. Il y paissait quelques vaches : treize, au juste, noires, un peu mélancoliques par excès de placidité, mais aimables et qui peuplaient fort bien le décor. Des arbres posaient sur l’herbe, toute brillante de soleil, leurs îlots d’ombre, — de temps en temps, un oiseau chantait ; à l’heure, aux vingt et quarante minutes, le train de Paris faisait un grand bruit ronflant, et tout cela était tranquille, tranquille comme un vitrail d’église. — Ai-je bien encadré la chose ! Imaginez-vous un lieu qui s’adapte plus justement aux besoins d’une ballade ?… »