XII
Or, Sylvius atteignit la rue, et ayant atteint la rue, il se retourna et cracha sur le seuil qu’il venait de quitter. Mais, par cette marque de dégoût qui lui semblait vive et injurieuse, extrêmement, il ne soulagea ni son cœur, très marri par l’aventure dont il sortait à peine, ni ses sens, tout à fait émus par la dernière apparence de Clorinde, et, tout aussitôt, s’étant rendu compte que son amour pour la muse de Lautonne ne paraissait guère décroître et que les stratagèmes qu’il inventait pour la voir encore étaient de mauvais aloi, il se résolut à mettre de côté son orgueil et à suivre le conseil qu’on lui avait donné. Il chercherait donc une muse, une muse à sa taille. Elle serait noble, grande, blonde, souriante comme l’aurore sur les flots et douce comme un crépuscule sylvestre.
Cela posé, il fallait la découvrir.
D’abord il héla un fiacre et alla déjeuner au restaurant : il était déjà trois heures de l’après-midi. Son repas terminé, il se mit en route et parcourut le jardin des Tuileries peuplé de cerceaux, de balles, et, sur le bassin, de petits bateaux. Des enfants stupéfaits entouraient un vieillard qui faisait faire le mort à son chien et le ranimait en prononçant le nom d’un homme politique à la mode. Les autres noms laissaient la bête insensible. Ce fut pour Sylvius une révélation.
« Ce vieillard est admiré parce qu’il commande à son chien ! que dirait-on de moi qui commande aux fées ? Quoi ? Tout s’éveille sous mon regard et je me plains ! Les choses les plus défuntes renaissent ! l’univers me révèle ses visions les plus rares ! la nuit m’a donné une vieille sorcière ! les bêtes m’ont parlé ! le Panthéon s’est empli pour moi de divinités avec qui j’eus un entretien !… j’ai chevauché Pégase !… Lautonne, le pauvre garçon, ne connaît pas les aspects de sa propre fortune, moi, je vois même ceux de la fortune d’autrui ! Aujourd’hui, je cherche une muse, rien de plus simple à trouver. Je vais m’avancer vers quelque beau tableau, et, sur mon ordre, le sujet s’animera et descendra de son cadre. — Une muse !… choisissons-la très belle et passant Clorinde en perfections : ainsi, Clorinde, dépitée, ne résistera plus à mes entreprises. »
Et Sylvius entra au Louvre en réfléchissant à la forme qu’il allait donner à son Lève-toi et marche ! — Il traversait les salles à grands pas, car il lui semblait que toutes ces faces peintes le regardaient du coin de l’œil. Pourtant il s’habitua peu à peu à cet espionnage et ralentit. Maintenant il s’arrêtait parfois, détaillant le mérite de telle ou de telle figure et la dévisageant sans vergogne. Il élut enfin l’Antiope du Corrège.
Lorsque des Anglaises en troupeau qui s’extasiaient de façon dissonnante se furent un peu éloignées, il s’approcha de la toile et, se haussant sur les pointes, comme le fait un enfant pour atteindre un fruit, prononça d’une voix claire, mais point trop forte afin qu’il n’y eût point de scandale, ces simples paroles :
« Réveille-toi ! descends du cadre où tu es depuis si longtemps retenue et suis ton maître ! »
Puis, il attendit les effets de cette formule coercitive ; mais Antiope n’y prêta nulle attention ; il se peut même qu’elle ne l’eût pas entendue. Elle resta immobile, elle ne descendit pas du cadre et ne suivit pas celui qui se disait son maître. — Il n’en fut pas autrement quand le jeune homme, se tournant vers la Joconde, l’eut interpellée. La Joconde se contenta de sourire comme elle sourit à chacun, sans plus. Et toutes les femmes, les nymphes et les déesses que Sylvius aborda par des sommations lui répondirent ainsi, sans répondre. Même leur éternelle pose ne fut pas troublée quand il changea ses ordres en prières et finit par implorer.
« Cœurs durs ! » murmura-t-il.