Sylvius contempla encore une fois la dormeuse brune. Oui, il haïssait en Lautonne le voleur de sa gloire, mais, du moins, Lautonne servirait à le rapprocher de celle qui… Ah ! le beau stratagème !… Son parti était pris.

« Et que diriez-vous, s’écria-t-il, si je vous emmenais en voyage, moi ! »

Lautonne, sans paraître étonné, réfléchit un court instant, puis levant la tête :

« Je refuse, dit-il. Vous l’avouerai-je, Clorinde est le premier motif de mon inspiration, son pivot, ma muse, si j’ose dire ! Nous serions gênés à côté de vous qui êtes seul. Autour de quoi grouperiez-vous vos sensations ? Comprenez-moi ! Vous n’espérez pas que le rôle de Mécène suffise à excuser l’embarras où nous mettrait votre présence ? Eh ! je vous vois déjà, pataugeant dans vos impressions de voyage, ne sachant où les mettre, m’en faisant part, hélas ! et m’en chargeant les bras. Quel onéreux compagnon ! Oui, je refuse ! Vous nous gêneriez !… Ou bien soyons quatre. Amenez-moi quelqu’un, homme, femme ou fée, qui soit l’expression de vous-même et porte votre bagage idéal comme Clorinde porte le mien. Amenez-le moi. En ce cas, j’accepte. Mais amenez-le vite… Je veux partir demain… Je rêve d’un récif de corail où la mer soupire, et d’orages prodigieux… »

Sa voix devint dure.

« … Et, tenez ! vous m’encombrez déjà ! Partez ! allez chercher votre muse ! Il ne suffit pas de regarder, et de comprendre, et de bavarder. Partez vite ! je sens vos opinions, vos élans, vos pensées s’amonceler autour de moi. Hors d’ici ! »

A travers le nombreux buisson de la chambre, Lautonne poussa Sylvius vers la porte. Le jeune homme tremblait de fureur. Il se retourna, la main haute… Clorinde se réveillait en bâillant ; le bocage embaumait et gazouillait comme une seule fleur et un seul oiseau.

L’instant d’après, Sylvius se trouva sur le misérable palier de la chambre. La porte se referma bruyamment… Une mince tige de lierre paraissait dans la fente du seuil.

Sylvius, stupéfait et pâle, descendit l’escalier qui se tordait sous lui en pente raide… Oh ! ces corolles rouges ! ces gorges de rossignols ! ce léger encens des roses et des jasmins ! Toutes ces verdures ! et Clorinde nue, inaccessible, olympienne !

Il comprit la douleur d’Adam quittant le Jardin.