Je viens de reprendre les Aventures du Roi Pausole. — Ah ! je voudrais chanter les mille grâces et une grâce de ce petit évangile, en me tenant sur un trapèze, de préférence la tête en bas, ou sur une corde roide, sans balancier, ou, mieux encore, habillé en grand prêtre de Cythère, sur la plage de Nauplie, tandis que la brise agiterait ma belle barbe blanche. Là, je composerais, en l’honneur de cet excellent Pausole, un poème monorime qui, tout entier, développerait ce vers étonnant où le pur génie de Meilhac et d’Halévy s’atteste :

Je suis gai ! Soyons gais ! Il le faut ! Je le veux !

Vous le savez, ce pieux ouvrage traite de mille choses édifiantes, entre autres, d’une mule paisible, d’un chameau coureur, d’un cheval hongre et d’un eunuque, d’une gardienne de framboises et d’une jeune fille violée, d’un page, d’un étang, d’un cerisier, d’une couronne en aluminium, d’un exemplaire noyé de Télémaque, de trois cent soixante-six reines et d’un grand roi qui est, je crois bien, le protagoniste du drame. — Et comme l’histoire est simple, lumineuse, touchante ! — Le cas de ce monarque est émouvant, de ce monarque qui, à travers mille dangers, parcourt son royaume en quête de sa fille fugitive et profite du voyage pour s’instruire !

Je crains fort que certaines personnes n’aient point apprécié Pausole. Je crains plus encore que ces personnes eussent beaucoup déplu à ce bon roi ! A vrai dire les Aventures… seront toujours le bréviaire des gens paresseux qui prisent les émotions douces et le loisir ; elles seront toujours chères aux rêveurs, à tous ceux qui sont fous de belles formes, de fleurs et de parfums, mais elles ont sans doute blessé les innombrables commentateurs de la Bible revue par Osterwald, les partisans du cilice-pour-autrui et de la discipline-appliquée-au-prochain. Car ce livre est mieux qu’un manuel d’ascétisme, il figure une séduction nouvelle. Il est un charmant plaidoyer pour la liberté de danser en rond, pour la licence de goûter aux bonnes choses qui font le plaisir de la vie, enfin, une savoureuse protestation contre la charge des règles inutiles et des catalogues superflus. Le rire n’y est point une grimace amère, ni l’ironie un prêche déguisé et l’on aura bien lu ce feuillet inédit de l’almanach de Gotha « si l’on a su de page en page ne jamais prendre exactement la Fantaisie pour le Rêve, ni Tryphème pour Utopie, ni le roi Pausole pour l’Être parfait ».

FUNÉRAILLES

Le 5 octobre 1902 est une date qu’il est bon de rappeler. On vit, en effet, ce jour-là, l’humanité sous sa plus laide figure. Elle n’est déjà pas d’un aspect si agréable qu’elle ait beaucoup à se forcer pour avoir l’air repoussant, mais, ce 5 octobre 1902, le Français, né malin, comme chacun sait, porta toute sa malice à s’avilir. En résumé, ce fut un spectacle à faire rougir un traître, mais qui porte avec lui son enseignement et rentre dans la catégorie des souvenirs utiles.

Le 5 octobre 1902, on enterra l’auteur d’une lettre politique. — Cet homme avait écrit une façon d’épopée contemporaine, il avait créé des êtres qui, s’ils ne jetaient pas devant eux l’ombre énorme de Balzac ou de Tolstoï, n’en vivaient pas moins d’une vie puissante ; — il avait peint des tableaux qui peuvent choquer un amateur de style, mais qu’on n’oublie jamais, une fois qu’on a été ébloui par leurs fortes couleurs ; — il avait fait gronder une émeute, hurler des femmes en couches, grincer des machines, couler du sang, courir des eaux, bourgeonner des arbres, fleurir monstrueusement un jardin ; — il nous avait gorgés d’épouvante, étourdis de clameurs, assommés de coups ; — il nous avait dit la naissance de l’homme, les tares de l’homme, les maladies de l’homme, la mort de l’homme ; — dans l’homme, il nous avait montré la bête, une bête qui mange, qui boit, qui aime, qui tue, une bête en révolte, une bête triomphante, une bête glorifiée, et, si ce n’était là tout l’homme, c’en était du moins la plus grande part ; — dans son domaine, peuplé par lui d’une humanité à la fois restreinte et démesurée, il s’était promené à grands pas ; — il avait fait surgir de terre, par un sortilège puissant et maladroit, des êtres couverts de poussière, de glaise, de fumier, de plâtre, d’huile, d’immondices, et, de sa lourde main d’ouvrier, il avait modelé ces statues qui, durant qu’il façonnait leurs membres, prenaient racine dans le sol et suaient splendidement au soleil ; — et c’étaient des chairs crevant de santé, tachées de lèpre, des bouches tordues par la joie, grimaçantes à force d’angoisse, closes dans la mort, c’était, parfois, un sourire délicieux, un ruisseau, une brise ; c’était surtout un fumier fertile, nauséabond et fleuri, — mais c’est l’auteur d’une lettre politique que l’on enterra le 5 octobre 1902.

Avions-nous donc tout à fait perdu le respect de nos morts, de nos grands morts ? Avions-nous aussi perdu le sens commun ? — Je sais que Zola fut souvent un mauvais écrivain, mais de la Fortune des Rougon au Docteur Pascal, il y a plus et mieux que du style, et, si ces vingt volumes sont parfois d’une lecture peu satisfaisante et malaisée, le souvenir qu’on en garde est, le plus souvent, d’une beauté obsédante ; — je sais que Zola nous a dépeint la vie en traits d’une telle amertume que nous nous détournons de ce spectacle avec un hoquet, mais, de la Fortune des Rougon au Docteur Pascal, il y a autre chose que de la laideur, du rut et de la scatologie, — mon Dieu oui ! — et je sais bien aussi que Voltaire a défendu Calas et Sirven, mais je crois vraiment qu’il reste grand surtout à cause de son œuvre gigantesque et de quelques petits livres parfaits.

Je me demande lesquels ont été, le 5 octobre 1902, les plus dégoûtants à considérer, de ceux qui ont déversé leur bile sur la tombe de Zola, ou de ceux qui ont cru devoir y vomir leur admiration.