Raoul de Vallonges possédait une gravure qui figurait le bain d’une nymphe ; cette gravure était faite à la pointe sèche. J’en sais une autre, au vernis mou, qui nous donne l’image d’un satyre poursuivant une feuille morte dans le vent d’automne. — Naguère, le Mercure de France, en tête d’un de ses numéros, publia les notes et la cadence suivant lesquelles pouvait se chanter un lied d’Henri Heine, et un journal, voué à l’art décoratif, reproduisit, quelque temps après, l’esquisse d’une frise en marbre qui représentait, si ma mémoire est fidèle, les rois mages rentrant chez eux après adoration faite. — Les gazettes, que chaque matin ramène, nous apprirent un jour que des sépultures gallo-romaines avaient été découvertes dans un canton désolé de la Champagne. — Enfin, sur une petite scène, sise à Montmartre, des chansons furent chantées, un de ces derniers hivers, par une adolescente pour qui le jury du Conservatoire avait été avare de lauriers et qui se consolait en prêtant sa voix à d’aimables mélodies. — Gravures, musique, bas-relief, fouilles et chansons étaient du même auteur.

Hélas ! je crains fort que Pierre Louÿs ne considère point l’art comme un sacerdoce. Bien plutôt le verrait-il sous les traits aimables d’une jeune personne qu’il est savoureux de vêtir diversement suivant l’heure et la fantaisie, et, quand il écrit un essai d’histoire ou un poème, entre un conte et une étude d’esthétique, je pense que ce n’est point du tout pour faire étalage de son érudition, mais simplement pour se reposer d’un travail par un autre et pour montrer avec négligence qu’un vrai artiste peut avoir diverses façons de s’exprimer.


Je ne sais si, à l’instant où il achevait l’Homme de pourpre, Pierre Louÿs s’aperçut qu’il avait écrit un chef-d’œuvre, mais il semble bien que c’en est un et des plus parfaits. Né de quelques lignes perdues dans Sénèque, autant dire né de rien, ce conte indispose. On ne saurait le louer en ses parties et les décrire ; tout au plus pourrait-on le célébrer et cela même serait oiseux. Il est des louanges insupportables. — On est mécontent de ne point arriver à savoir comment cela est fait, de quelle façon la phrase est construite, par quel secret le récit se lie et se délie, pourquoi il nous étreint si puissamment et avec tant de mystère.

L’aventure de Parrhasios qui écartela un homme libre, beau, célèbre en son pays, et peignit avec ce modèle martyrisé un tableau sublime, cette « tragédie de mort et de hurlements » est écrite en une langue limpide comme un ruisseau de cristal. Si vieille que soit la comparaison, elle reste juste. Le style de ce conte coule sans digues, sans retenue, sans détours brusques, et poursuit sa course avec harmonie. Parfois, dans la cascade où le jette une pierre, son chant s’amincit, et, parfois, il gronde quand une côte le change en torrent, mais, toujours, il est fait d’eau vivante et claire que seul le soleil colore.

Pierre Louÿs a le don du style, et c’est à peine si on peut lui en savoir gré, tant cela semble être une vertu acquise en naissant. Sans doute, artiste encore ignorant de lui-même, s’essayait-il déjà à balancer des phrases au rhythme de son berceau. Il ne déforme point la langue pour lui faire rendre des sons inusités. Les aspects de la nature ou de la passion que sa pensée retient, il les exprime, avec aise et vérité, par les mots qui leur semblent logiquement dévolus. Il n’est ni myope, comme un romancier naturaliste, ni presbyte, comme certains écrivains panoramiques ; il voit juste et parle de même. Son équation personnelle est nulle, et jamais nous n’avons à remettre ses descriptions à un point qui nous est plus familier. A cause de cette méthode, la moindre audace, la plus légère acrobatie de style, prend une singulière importance et, donnant tout son effet, double la force du langage.

La Femme et le Pantin n’est qu’une longue nouvelle, l’Homme de pourpre a quelques pages. Je pense que Pierre Louÿs juge inutile, si l’on veut laisser son nom à la postérité, d’accumuler des volumes et de vouloir d’abord être le père d’une bibliothèque. Construire une colline d’ouvrages rehausse parfois un auteur quand il peut se tenir à son sommet… Le plus souvent il est dessous. — Pourquoi noircir une rame de papier écolier quand deux feuilles de papier à lettre suffisent ? Volupté est un bien gros livre, Carmen une bien courte chose ! Aussi, je gage que plus d’une des encyclopédies romanesques qui nous sont journellement offertes serviront à surélever des tabourets de piano ou à distraire le chiffonnier quand l’Homme de pourpre restera encore ouvert sur la table.

Oui, je le vois, il est malaisé de louer comme il convient ce conte dont l’horreur a la beauté de certains masques de statues grecques, où l’artiste ancien avait fixé les traits d’une tranquille Cérès, que les larmes de la terre, avec la brûlure des siècles, ont métamorphosée en Méduse.


Quelle étrange impertinence ! A l’époque où tous les poètes composaient des vers obscurs, Pierre Louÿs, avec une rare obstination, écrivit des sonnets d’une révoltante limpidité, et, même lorsqu’il essaya de s’exprimer en vers libres, si la forme était quelque peu indécise et falote, le sens n’en restait pas moins rigoureusement clair. Pierre Louÿs savait nous dire le réveil des nymphes, les clairières ensoleillées et la danse sur un tapis bleu. Il ne profitait pas de ce don poétique pour mettre sa pensée au cachot. Malgré une certaine préciosité qui ne tarda pas à disparaître, malgré la recherche de rimes si opulentes que l’on ne savait plus ce que ces vocables à beau son signifiaient au juste, malgré certains essais malheureux… (mais cela se passait dans des temps très anciens, longtemps avant Aphrodite !) ces vers avaient déjà de l’aisance, du souffle et, dans le mince recueil, se trouvent plusieurs pièces d’une grande beauté. — Cette poésie sent bon, et rappelez-vous qu’à l’époque où elle fut écrite, toute ou presque toute la poésie des jeunes gens sentait l’encre.