En vérité, Pierre Louÿs est un des auteurs vivants dont le vocabulaire est le plus souple et le mieux choisi. On dirait que les parties du discours sont à sa dévotion. Jamais, dans l’emploi qu’il en fait, on ne sent de frottement, de mauvais joint. Le bois dont il se sert n’a pas de volonté, il ne joue pas. Son marbre est sans tache, taillé d’équerre. Il n’arrive point qu’une de ses phrases ait un autre sens que le sens exact concerté par l’auteur ; les mots ne sonnent jamais plus haut ou plus bas qu’il ne l’a voulu, et la pensée qu’il exprime, nous l’avons entière, sans approximation. — Nous voilà loin des romanciers qui écrivent au jugé et par tâtonnements ; leur style, fait d’à peu près et de demi-mesures, paraît toujours servir d’excuse à une histoire trop floue, et l’on ne saurait vraiment apprécier des imaginations dont la forme est à ce point imprécise. — Au contraire, livrer à la critique sa pensée toute nue, ou vêtue d’une tunique qui la suit avec exactitude, est d’une belle audace, — ne pensez-vous pas ? — audace élégante, à la manière classique, audace malaisée et qui sent son maître. — Hélas ! Boileau avait depuis longtemps décrit et fixé, sous la forme d’un distique rimant en adverbes, cette qualité des bons auteurs, sans que les mauvais y prissent garde et songeassent à « mieux concevoir ».
Il est intéressant de suivre Pierre Louÿs dans un de ses contes. D’une intrigue souvent complexe il se tire avec une incroyable aisance. Il conte facilement, comme un bon chanteur doit chanter. Il sait conter. Ces histoires qui nous divertissent, nous terrifient ou bien nous charment, on a le sentiment de les avoir composées soi-même. C’est qu’elles sont simplement excellentes et qu’une œuvre parfaite paraît presque toujours de facture facile. Après les avoir relues vingt fois, on n’arrive pas à croire qu’il les écrivit autrement qu’en se jouant. Cela est propre, net, bien délimité, et l’on peut en faire le tour ainsi qu’on fait le tour d’une statue. Le récit n’a point de longueurs lassantes, ni de ces raccourcis trop violents qui, dans le but de donner une impression de force, n’arrivent qu’à en donner une d’effort ; il est tel qu’on l’eût entendu se développer idéalement dans un songe, et l’on n’y relève pas ces marques ouvrières qui déparent la face des œuvres que leur auteur conçut difficilement et façonna dans la peine. — Oh ! qu’une invention de Pierre Louÿs sent peu le labeur ! — Fille inspirée d’un heureux instant, elle naquit toute éclose. C’est d’ailleurs par là, détour malicieux, qu’elle échappe à la critique, bien qu’elle semblât s’offrir à elle par la franchise de sa forme. Une œuvre où le travail ne paraît pas se prête mal aux recherches de l’analyse… mais aimerions-nous qu’un papillon portât les stigmates de sa chrysalide ?
Et enfin, M. Pierre Louÿs est un merveilleux animateur. Je veux dire qu’il fait vivre les acteurs de ses fictions avec tant d’exactitude et de façon si persuasive que nous perdons pied et refusons de croire que des récits d’une telle humanité soient de brillants mensonges. L’imagination ainsi entendue n’a pas les caractères que le plus souvent nous trouvons en elle : le désordre et le manque de tenue, pour n’en citer que deux. Nous sommes encore infectés de romantisme, et c’est pour nous une surprise inédite que de voir un homme, dont le talent est créateur, écrire en manchettes.
Conte-t-il une histoire antique, c’est toujours dépouillée de ses bandelettes et tout animée d’un jeune sang qu’il nous présente une femme d’autrefois. Pour l’hiératisme, il a peu de goût, et, s’il veut donner une impression de majesté, ce ne sera point par des attitudes figées et difficiles, mais par une subtile harmonie dans les mouvements.
Nous fait-il un récit moderne, les acteurs seront, dès la première page, nos amis, ou, dès la première page, nous les haïrons. Nous les regardons vivre avec d’autant plus d’intérêt que nous avons devant les yeux et dans notre mémoire leur portrait de chair, frémissant et réel. C’est de même qu’il traite le rêve, la folie, le cauchemar. Ses fantaisies les plus audacieuses tiennent à la vie comme ce bel arbre qui s’agite dans le vent avec fureur et semble se mêler à l’air, mais n’en est pas moins lié au sol par d’inébranlables racines.
Pour atteindre à de tels résultats, quels sont donc les étranges sujets que choisit Pierre Louÿs ? — Étranges ils le sont, à coup sûr, et précisément en ceci qu’ils paraissent souvent être les premiers venus. Certains d’entre eux eussent aussi bien, à ne considérer que l’anecdote, servi de chapitres à un roman feuilleton, ou, sous ces en-têtes : « horrible vengeance », « crime affreux », d’entrefilets aux colonnes d’information d’un journal pour concierges… mais… mais un souffle les anime, ce souffle singulier que l’on nomme, je crois, l’inspiration.