Il faut d’ailleurs convenir que ces histrions sont souvent pris en faute et qu’un petit fait survenu au moment où ils cavalcadaient le plus fièrement les désarçonne et fait voler leurs masques. L’ombre du plus petit brin d’herbe imite en vérité de façon trop exacte l’ombre du chêne. — Un mortel se fatigue bientôt des cris de ses semblables et même des siens propres. Ce sont là de vains sanglots, de vaines lamentations, mais qu’une averse le rince, qu’un moucheron lui ferme l’œil, et le plus cynique se plaindra avec obstination. Une vache turbulente propage l’émotion autour d’elle mieux qu’un agonisant, un chien qui mord le bas du pantalon détermine une pire colère que l’enfant sans entrailles, et, si l’on découvrait sans honte le tréfonds de sa nature, ne trouverait-on pas qu’un soleil trop ardent, une incommodante nuée, nous forcent à sortir de notre humeur plus tôt que le trépas d’un ami ?

Suivons dans sa promenade cette dame de considération provinciale. Elle est en deuil de son fils qui ne sut vivre avec l’amour et se pendit tragiquement. Elle le pleure sans répit, assure-t-on. Ses gestes sont à la mesure de sa douleur : expressifs bien que retenus, lents, graves, pathétiques. C’est une belle douleur, une douleur de choix et qui commande le respect. Or un âne, dans le pré voisin, s’est mis à braire et la dame en pleurs lève aussitôt les bras, sursaute, crie… Ce brave homme qui passe ne va-t-il pas raisonner à ce sujet et trouver qu’un chagrin si abondamment exprimé est de médiocre vertu, sonne un peu creux puisque la voix d’un âne sait en provoquer une saisissante réplique ? Et, de même, à quoi bon estimer à si haut prix le vaudeville qui vous fit rire jusqu’à l’évanouissement, quand il est notoire que la caresse d’une paille sur la plante des pieds détermine une crise pareille ?

Cet amour de la sensation forte obtenue par de gros moyens dérive d’un orgueil peu raisonnable : l’orgueil que l’on éprouve à se singulariser aussi vivement que possible avant sa mort, fût-ce en décédant de façon outrée, par la corde, les poisons ou la roue, quand il était si simple de se faner sagement et sans bruit dans le lit où déjà on prit la peine de naître.

Eh quoi ! voici un homme qui, forcé par un destin tout à fait inéluctable de se rendre à un gouffre, garde, jusqu’à un certain point, le choix de la route qu’il va suivre. Il trouve devant lui un beau chemin plat, ombré, mais avec des parties au soleil, bordées de champs agréables au regard et dont la couleur verte est saine à considérer, chemin sans côte, sans barrière, chemin public. Au lieu de le prendre, l’homme s’engage dans un affreux sentier de traverse, pittoresque, il est vrai (du moins le tient-on pour tel), mais fiévreux, difficile, et où l’on se débat contre les ronces. Pourquoi ce choix puéril ? C’est que, dans le sentier dont les chèvres ne voudraient pas, il est seul et peut s’en glorifier. C’est aussi que, sur la grand’route, il risquerait de faire la rencontre d’un de ses semblables, plus tempéré (d’autres diraient plus lâche), en tous cas moins aventureux, et qu’être vu sur une route facile et fréquentée paraît, à certaines consciences, peu honorable. Et, pourtant, si la grand’route est bien entretenue, comparée aux sentiers de montagne, la raison en est, apparemment, que, jadis, des hommes pleins de goût et de savoir la distinguèrent d’entre les autres comme étant la plus facile et la plus agréable. — La voie que chacun suivrait, si la vanité ne faisait obliquer par les décevantes traverses, fut autrefois la voie des savants et des prophètes. Elle est encore celle des gens de bon sens.

Il en va de même sur les routes de l’esprit. On préfère les passions excessives, les impressions violentes, par orgueil d’être seul à les éprouver ; on montre un coupable amour pour les raisonnements obscurs, par orgueil d’être seul à les tenir. Et, cependant, le salut est dans les opinions courantes, la vérité réside au sein d’un lieu commun. Il faut chérir et fréquenter le lieu-commun. Il ne change et ne s’altère que par la forme piquante dont il est habillé. Soyez à pied, à cheval ou bien en voiture, à votre fantaisie, mais suivez la grand’route. Singularisez-vous par le choix du point de vue et non celui du paysage. Bien qu’il soit le petit-neveu d’une opinion d’abord incongrue, de même que la grand’route fût anciennement un sentier de chèvres, le lieu-commun reste unique par la vertu qu’il a d’être traditionnel et de bon goût.

Vivez, aimez, mourez avec mesure.

Soyez un lieu-commun.

NOTES SUR PIERRE LOUŸS

Il était une fois un jeune homme qui fit sortir du marbre la figure d’une Vénus au miroir. Le marbre était pur, la statue était belle, l’œuvre plut. — Comme chacun s’attendait, l’année suivante, à voir, de ce sculpteur, une Vénus et l’Amour, ou, plus simplement, la réplique de sa première déesse, ce fut une Espagnole dansante qu’il donna. Si l’on avait pu relever quelque faute, on eût volontiers murmuré. Plusieurs, mécontents, dirent même qu’ils ne comprenaient pas. — C’est que l’art imite chaque jour davantage les procédés de l’industrie où tel article qui se vendit bien est représenté jusqu’à l’heure extrême où personne n’en veut plus ; analogie fâcheuse que nous favorisons en classant les artistes, non point d’après l’idée vertébrale qui est, proprement, leur génie, mais d’après la forme qu’ils ont donnée à l’œuvre où notre attention fut d’abord retenue.

Nous revenons à l’art en considérant à ce point de vue les romans, les contes, les poèmes et les articles de Pierre Louÿs, car chacun d’eux nous surprend par une séduction inédite, bien que nous retrouvions partout ce trait qui, avec la haine du laid, signale vraiment l’auteur qui nous occupe, je veux dire cette incapacité singulière, étonnante, absolue à être ennuyeux ou obscur. — De lui, nous eussions volontiers lu vingt récits alexandrins. Il ne veut nous en donner qu’un seul. La statue achevée, il s’en détourne et l’oublie. — Fait-il pas mieux d’animer d’une âme nouvelle la glaise informe ou le marbre brut que de mouler l’œuvre ancienne ? — Il est encore des artistes qui aiment les cires perdues.