Quand M. Art Roë entreprit d’écrire son journal, il voulut grouper ses pensées, ses sentiments autour d’un point qui leur servît de pivot et pût ainsi les retenir autour de lui ; il chercha une commune mesure qui s’appliquât aussi justement à lui-même qu’au sujet qu’il se proposait ; il fut querir son arbuste… et il trouva Pingot.

Pingot est le soldat moyen sans grands vices ni sublimes vertus : un homme simple. D’après lui, Art Roë a réglé sa méditation, et, en les appliquant à lui, nous a fait comprendre, non plus théoriquement, mais sous une forme humaine et vivante, ses devoirs d’officier, ainsi que les réflexions que lui suggérait la qualité de ces devoirs.

Pingot est joyeux. Pingot est triste. Comment l’est-il ? Comment le suis-je ? En quoi son rire, en quoi mon rire, en quoi ses larmes et les miennes sont-elles de même essence et qu’est, au juste, ce je ne sais quoi qui les différencie ? — C’est toute une échelle de valeurs à faire et, pour apprécier équitablement les rapports que je vois entre les choses, entre les pensées, quelle meilleure méthode que de relever d’autres rapports, dans un autre esprit, et de les comparer aux miens ; toutefois, comme l’orgueil s’en mêle le plus souvent, cette école est dure qui consiste à raisonner ainsi sur le plus fort d’après le plus faible (ou du moins celui que l’on tient pour tel) et de pousser le renoncement jusqu’à l’extrémité d’admettre une preuve que l’on a mille excuses pour mépriser, — mais c’est une bonne discipline morale et Art Roë nous montre que c’est une bonne discipline artistique.

Je connais peu de livres qui donnent, autant que Pingot et moi, l’impression d’une œuvre conçue, pensée, écrite dans la joie. — L’auteur avait des choses à dire. Il les a dites sans effort, un demi-sourire sur la lèvre, car il pensait sans doute qu’elles contenaient des idées qu’il est toujours utile de répandre. Et vraiment, on ne saurait refuser une singulière noblesse à l’image de cet officier plein de culture qui se penche sur un soldat pour savoir… ma foi ! l’expression est grossière, mais elle est juste… pour savoir ce qu’il y a dedans ; — et notez que le soldat ne doit s’apercevoir de rien, — ce serait du favoritisme. Il faut qu’il continue à vivre sans jamais sentir la gêne d’une surveillance extraordinaire, fût-ce celle d’un regard, fût-ce celle que le moindre geste suffit à révéler. Il faut donc une assiduité de délicatesse dans la parole et surtout dans les petites actions que le service de chaque jour ramène, qu’il est assez malaisé de garder, mais qui donne ses fruits et permet ensuite de parler non plus d’un soldat, mais d’un groupe d’hommes, savamment.

Fort bien ! et voilà qui fait sans doute un bon officier. Je croyais qu’il était question d’un écrivain ?

C’est la même discipline qui a formé l’écrivain. Attaché à son sujet, il en a fait le tour scrupuleusement. Il le connaît si bien que, le jour où le désir lui est venu de le reconstruire par la mémoire, il ne s’est souvenu que de ces détails qui importent, que de ces gestes où se trouve quelque chose d’éternel, que de ces mots, enfin si simples qu’ils résument une manière de voir, une pensée entière. Pénétré du dessein qu’il se proposait, maître d’un style clair, élégant, spirituel, mais surtout asservi à sa pensée, il a dessiné sans peine le croquis d’ensemble. Les ombres étaient déjà indiquées, l’œuvre vivait, la tâche semblait achevée…

Mais combien ce serait peu si l’on n’apercevait à chaque ligne de Pingot et moi cette noblesse d’émotion, cette large et mâle pitié qui font de ce bon livre un beau livre.

LE LIEU-COMMUN ET SA VERTU

Les lieux-communs ont la vertu de nous procurer un plaisir tranquille ou une manière de peine souriante qui semble être encore du plaisir. — L’horreur, la désolation, une joie tapageuse, un rire excessif sont choses de mauvais aloi. Les vaudevilles trop gais devraient être soumis à la censure. Elle condamnerait aussi les drames trop lugubres, car l’homme qui détient en lui l’extrême gaîté ou l’extrême tristesse ne peut, s’il est créateur, qu’être nuisible aux mœurs de son temps. Il convient de l’entraver au plus tôt. Nous ne devons goûter à l’énorme, au sanglant, au calamiteux qu’à la façon dont un malade goûte aux poisons : sans excès, après consultation d’un médecin et à petites doses. La licence des larmes et du rire est aussi répréhensible que la licence des rues et les grands sanglots doivent déplaire aux gens de bien à l’égal des grandes lubricités. Pourquoi se livrer à un orage quand les brises sont bienfaisantes ? L’agrément du printemps, les plaintes légères de l’automne, les si jolis romans d’Octave Feuillet sont choses que l’on peut aborder sans crainte. L’abus même en est inoffensif.

Et puis, pour toucher le fond des grandes joies comme aussi des grandes douleurs, avouons qu’il n’est pas besoin d’aller bien bas. Ces émotions ont ceci d’un peu ridicule que ceux qui s’y livrent en sont satisfaits au point de faire la roue à leur sujet. Ils trouvent là un motif d’être avantageux, une excuse pour paraître. — Ils croient avoir accompli un haut fait en ayant perdu leur sœur bien-aimée, en ayant hérité d’un oncle inconnu. Leurs larmes sont comme les témoins d’un rare exploit, leurs éclats de gaîté les trompettes d’une victoire, et, dans un maladroit aveu de leur comédie, ils prennent, pour annoncer la chose, les gestes de l’acteur et le fiévreux débit du baladin. Aussi pouvons-nous affirmer, sans impudeur, que ces gens qui se tuent, se convulsent, se déchirent le visage ou s’expriment de façon grossière à cause d’une douleur dont ils exagèrent la durée future, autant que ceux qui se tordent et simulent les gestes difficiles de l’acrobate pour exprimer leur contentement, font là, pour parler franc, des actions malhonnêtes, car, en s’abusant sur la valeur de ce qui les passionne, ils abusent aussi leur prochain, mensonge nuisible pour eux-mêmes, dangereux pour les autres, et, par conséquent, incompatible avec le bon ordre moral de la cité.