Ah ! les beaux jours !

PINGOT ET NOUS

Depuis l’époque déjà lointaine où il parut, je ne pense pas être resté beaucoup plus de six mois sans relire ce livre où, pour son début littéraire, M. Art Roë, officier d’artillerie, nous conta ses jours de grandeur et de servitude, non point à la façon inégalable de Vigny, mais sur un ton moderne et dans un style cursif qui ne laissent pas que de plaire.

Pingot et moi est, avant tout, une œuvre de bonne foi. C’est là un jugement terrible, les œuvres dites « de bonne foi » ayant pour trait essentiel une banalité dont rien n’approche. — Il faut se garder d’apprécier un livre comme on apprécie une personne, car l’effet produit n’est pas le même. Si vous voulez louer, dites d’une chanteuse qu’elle est gentille, ne le dites pas d’un recueil de poèmes ; dites d’un vieillard qu’il est grave, ne le dites pas d’un roman passionnel, et, ce même vieillard, vous pouvez sans inconvénient déclarer qu’il est vénérable, mais évitez d’appliquer cette épithète à un vaudeville. Surtout, quoi qu’il arrive, n’affirmez jamais, sans détour, qu’un roman dont vous ne haïssez pas le père est une œuvre de bonne foi, un livre honnête. Cela ne peut s’appliquer qu’à l’auteur et l’auteur ne vous en saura pas gré, tant les gens vertueux et honorables qui veulent moraliser, être utiles, servir, édifier, que sais-je encore, ont coutume de tomber dans ce travers d’écrire des romans illisibles.

C’est donc avec regret, honteusement et en demandant l’indulgence, que je trouve au livre d’Art Roë cette exécrable vertu : — la vertu.

Mais il en a d’autres.

Vous vous promenez dans les champs. La brise vous évente, les oiseaux vous distraient, les nuages qui se promènent dans le ciel vous entraînent, comme aussi les duvets flottants. Vous êtes sorti pour vous recueillir et voilà que la nature entière s’efforce de vous disperser. Elle vous sollicite de toutes parts. Le geste d’une branche, le chant d’un ruisseau, les reflets d’un étang et les insectes qui font de l’acrobatie sur un brin d’herbe vous engagent chacun dans un rêve différent, et, devant une pareille attaque, vous ne savez plus vous défendre. — Qui donc méditerait dans un tourbillon ? quel penseur pourrait conduire des raisonnements durant une contre-danse ?

Soudain, vous vous trouvez en face d’un petit arbre solitaire. Il n’a rien qui le distingue particulièrement. C’est un petit arbre. On ne voit rien d’autre à dire, et, pourtant, vous vous êtes arrêté ; vous considérez l’individu végétal. Bientôt, il vous semble d’une jolie venue ; il a de la grâce ; sa verdure est d’une teinte juste ; vous vous intéressez à lui… et voici toutes vos pensées qui se composent… mieux… toute votre pensée qui se compose autour du petit arbre banal. Déjà, du paysage qui l’environne, vous saisissez mieux la beauté d’ensemble et les suavités de détail. Vous lui avez donné un centre. Vous pouvez maintenant songer à l’aise, vous absorber dans un problème, entreprendre une rêverie. Les rapports secrets qui réunissent les choses vous apparaissent avec clarté. Vous tenez le mot de l’énigme. Votre âme morcelée se groupe ; vos yeux savent voir ; vos oreilles savent entendre ; tous vos sens ont acquis cette qualité sans laquelle il n’est point de vie intérieure : ils savent choisir. — Simplement, vous avez trouvé un étalon, une commune mesure pour apprécier des valeurs réelles ou rêvées. Le petit arbre vous sert de guide pour vous découvrir vous-même et découvrir vos chimères.

Autre variation sur le même sujet :

Un officier, de ceux qui ne disent pas qu’ils n’ont jamais eu peur, parce qu’ils furent vraiment braves, me contait, un jour, qu’à Wœrth, au milieu de la bataille, il aperçut, à une vingtaine de mètres, un arbuste isolé. L’arbuste était médiocre et n’aurait pas dépassé sa ceinture, néanmoins une idée folle lui vint : se cacher derrière ce petit rempart de feuillage, et, avec cette idée, la peur vint aussi, une peur atroce, bête, la peur divine, celle que Pan jetait dans les armées, une peur qui l’envahit tout entier, et chantait en lui le sauve-qui-peut. Il voyait tout fuir devant ses yeux, il imaginait toutes les déroutes, il y participait, il les activait… et, toujours, la même idée restait en lui : se cacher derrière le petit arbre. — Enfin, il n’y tint plus. Il céda, — marcha jusqu’à l’arbuste, — et, aussitôt, il éclata de rire. — C’était fini. — Son courage dispersé s’était brusquement recomposé autour de ce peu de feuilles et d’écorces. Il revint se battre et se battit jusqu’à l’instant où il tomba.