Ses meilleurs amis le défendaient mal et accréditaient mille et une histoires ridicules en excusant le héros qu’on leur supposait. Ce fut ainsi jusqu’au jour où Baudelaire mourut. Alors les injures cessèrent, peu à peu, et il n’y a plus aujourd’hui que certains professeurs éhontés, certains universitaires indécents qui osent encore émettre, en parlant des Fleurs du Mal, quelque puissante absurdité ; mais le supplice du poète n’était pas achevé ; ses admirateurs reprirent en sous main la tâche que ses ennemis avaient délaissée par lassitude et parce qu’il devient à la longue fastidieux d’insulter un cadavre. On se mit à vanter le poète, et le ton de ces éloges l’a plus desservi que toutes les injures.

De ce grand artiste dont le souffle est parfois court, on a voulu faire un grand poète lyrique ; on a voulu écheveler cet homme consciencieux et lui placer entre les mains une lyre démesurée. Hugo, Lamartine, Musset, furent renvoyés à l’école, — à l’école de la Charogne ; on prit au hasard dans l’œuvre cinq ou six pièces, on épilogua sur elles, on y découvrit le monde et beaucoup d’autres choses encore, enfin, comble d’ironie ! on parla de la savante obscurité de ce poète qui n’était obscur qu’aux heures où il se montrait maladroit.

Baudelaire eût bien ri de ces éloges ! lui qui avait la mesure et le sens d’estimer ses vers ce qu’ils valaient et de garder le sentiment des proportions ! — Je disais que l’on ferait un recueil d’une laideur instructive en réunissant les coupures du poète ; j’oubliais que, sous une autre forme, ce recueil existe. Cela s’appelle le Tombeau de Baudelaire et figure une couronne de poèmes et de proses écrits en son honneur. Ces pièces sont inspirées par un curieux sentiment : elles tendent toutes à montrer, avec une clarté qui éblouit, combien l’œuvre de Baudelaire fut vaine ; je veux dire, combien, pour célébrer un homme qui porta si loin le souci de la forme et de la pensée, on peut écrire sottement et mal versifier… Et les auteurs de cette couronne de louanges sont ceux-là mêmes qui font de Baudelaire leur dieu.

On devrait traiter Baudelaire avec plus de respect. Au lieu de se servir de lui pour desceller la statue de Hugo, au lieu de lui décerner ce prix d’excellence dont il n’aurait su que faire, on devrait se rendre mieux compte de ce qu’il était : — un artiste d’intelligence clairvoyante et profonde, — un homme plein de bon sens, affable, doux, et qui ne haïssait qu’à bon escient, — un esprit délicat, enfin, qui eut le don de distinguer d’abord les beaux traits d’une œuvre avant d’en relever les tares, et celui de voir plus loin et mieux que ses contemporains, comme s’il était toujours sous l’influence de cet opium qui étend et aiguise la faculté de sentir.

Il découvrait le talent partout où il se trouvait et, dans la Revue européenne du 1er avril 1861, il publiait une étude : Richard Wagner et le Tannhæuser à Paris, qui disait sur Wagner des choses dont la saveur est évaporée aujourd’hui, mais qui parurent aux contemporains d’un goût détestable.

Le 24 mars de la même année, Mérimée, à qui on ne refusera pas, je pense, un jugement solide, écrivait, à propos du nouvel opéra :

« Il me semble que je pourrais composer demain quelque chose de semblable en m’inspirant de mon chat marchant sur le clavier du piano. »

Et Auber, avec un certain esprit bas, s’écriait :

« Comme ce serait mauvais si c’était de la musique ! »

Il en fut pour tout ainsi. Baudelaire vanta, comme il convient, Edgar Poe, Guys, Daumier, Bresdin, Quincey, Desbordes-Valmore, Leconte de Lisle, Flaubert, Cladel, Rops et bien d’autres artistes inconnus ou contestés.