Cet homme de qualité, qui jugeait ses contemporains avec justice et leur donnait une affection peu et mal appréciée, reste un ami très doux et très cher à ceux qui savent l’aimer. Il est difficile de le bien connaître, mais sa correspondance, qu’il faut avoir la patience de chercher dans dix livres, vingt brochures et autant de journaux, nous le rend tout entier : hautain, bienveillant, de tenue parfaite, un peu dandy, jusqu’en ses jours de pire détresse, curieux de tout, n’aimant que le beau, et se défendant du monde (car il faut bien parfois se garer des bourgeois) en affectant certaines excentricités de langage, toujours spirituelles d’ailleurs et du meilleur aloi, mais dont on lui a fait un crime. C’est dans cette correspondance et dans celle de ses amis que nous trouvons Baudelaire, — dans la belle étude que M. Crépet a écrite sur lui, — dans le récit que nous avons de son épouvantable mort, agonie tragique qui le rendit si méconnaissable que, lorsqu’il se leva de son lit après sa première crise, il salua son reflet, vu dans un miroir.

Il y a beaucoup à faire pour rendre un digne hommage à Baudelaire. Ses lettres sont de celles que l’on peut réunir sans impiété, ses œuvres sont de celles qu’il faudrait rééditer. Telles que nous les avons, elles sont incomplètes, tronquées, disposées sans méthode, et, surtout, déshonorées par d’innombrables coquilles.

Même dans la belle édition que publièrent les Cent Bibliophiles, on a suivi le texte tripatouillé, peu correct et, à tout prendre, inconvenant de Michel Lévy, et, pourtant, cet ouvrage, par son impression nette et bien espacée, son habile mise en page, son format commode et, surtout, le choix vraiment judicieux de l’illustrateur, figure un objet d’art délicieux et rappelle une fois de plus que M. Érastène Ramiro, président du concile d’amateurs qui s’est partagé l’édition, est un homme de goût, ce que, d’ailleurs, il était interdit d’ignorer depuis qu’il rendit à Félicien Rops le délicat et patient hommage d’édifier jusqu’à trois catalogues de son œuvre. — Je vois bien qu’on a pris soin de corriger les erreurs trop grossières, les coquilles et les balourdises relevées par le prince Ourousof, mais l’arrangement des pièces subsiste, arbitraire et sans excuse ; et que viennent faire dans les Fleurs du Mal des poèmes tels que le Calumet de Paix ou les Vers pour le Portrait de Daumier ? La seule disposition raisonnable semble être celle de l’édition de 1861, dont il faut toujours suivre le texte, et dans laquelle on intercalerait à leurs anciennes places les pièces condamnées.

D’autre part, un supplément réunirait :

1o Les Nouvelles Fleurs du Mal telles qu’elles parurent, en 1866, dans le Parnasse contemporain ;

2o Les Épaves, où seraient groupés divers poèmes qui n’ont rien à voir avec le corps et l’esprit du livre, et, si l’on y tenait absolument, les broutilles (Épilogue à la ville de Paris, Poèmes de jeunesse, Amœnitates belgicæ, etc.).

Puis on restituerait, en note, à la pièce : A une Malabaraise, les six vers qui lui font défaut depuis 1846 et que le Vte de Spoelberch de Lovenjoul cite dans ses Lundis d’un Chercheur ; enfin, on remplacerait l’encombrant morceau littéraire de Gautier, qui, d’ailleurs, manque à l’édition des Bibliophiles, par la sanglante préface que Baudelaire esquissa lui-même pour ses Fleurs et que Eugène Crépet reproduit au début de sa belle étude.

Mais tout cela n’est point pour les amateurs de beaux livres, gens qui, à l’ordinaire, se moquent du rôti si la sauce est cuisinée à leur goût. Il reste donc à établir des Fleurs du Mal et des Petits Poèmes en Prose, trop négligés, une édition classique avec l’indication de l’origine des pièces et le relevé des variantes. A l’époque où l’œuvre tombera dans le domaine public, quelque éditeur consciencieux pourra entreprendre ce travail. — Rêve ! — Pour l’instant, les Cent Bibliophiles possèdent un texte passable, qu’ils liront peut-être, et une série d’admirables, d’inattendues, de somptueuses eaux-fortes.

La veine d’un artiste est aisément sollicitée par une illustration des Fleurs du Mal ; un jour, enthousiasmé par cette cohorte d’images, grisé par le parfum puissant que cette gerbe d’orchidées distille, peut-être quelque peintre s’est-il essayé à interpréter leur charme par son art… L’imprudent !

Déjà Odilon Redon, après avoir farouchement mâchuré les marges de la Tentation de Saint-Antoine, s’était plu à honorer de ses petits dessins noirs les Fleurs du Mal. Pareillement, vers 1884, Maurice Barrès aspergeait de loin les couvertures de sa revue : les Taches d’Encre pour justifier le titre, mais obtenait des résultats plus précis.