Carloz Schwabe aussi tenta l’aventure. Il faut dire qu’il réussit mieux. A l’avis de ceux qui ne voient dans Baudelaire que mysticisme et sensualité, l’illustrateur du Rêve devait paraître bien choisi. L’œuvre est curieuse, mais étrangement incomplète, d’abord par le petit nombre des gravures, surtout par leur parti-pris. Carloz Schwabe ne voulut considérer que le poète de serre chaude et son interprétation artistique s’en ressent.
C’est ainsi que Baudelaire se charge de punir qui s’attaque à ses poèmes, il l’étreint et, de ses bras redoutés, le brise. Pour parer l’œuvre d’un poète de belles images, il suffit souvent de laisser chanter en soi le motif qu’il décrit, et l’eau-forte se révèle alors du sonnet. — Avec Baudelaire le travail est plus ardu. Si l’on tente de transposer une de ses idées, c’est un combat qu’il faut soutenir, une lutte esprit à esprit, où, le plus souvent, le peintre tombe exténué, se souvenant des Plaintes d’un Icare. Pour affronter la tâche, il est besoin de bras solides, d’une main ferme, d’une âme diligente. Cent fois, il faut édifier, devant le rêve noté en mots, un rêve parallèle, noté en lignes et en couleurs, et trouver en son cœur assez d’audace et d’humilité pour persévérer lorsqu’il s’écroule ; il faut enfin voir fleurir de cent façons diverses en son esprit de peintre les cent diverses fleurs aux cent formes, aux cent parfums, que Baudelaire fit éclore.
Aussi, je ne sais, en regardant les cent soixante-cinq eaux-fortes en couleur qu’Armand Rassenfosse dessina et grava pour les Bibliophiles, ce qu’il faut admirer le plus dans ces planches flamboyantes, sombres ou claires, habiles, simples, presque érotiques ou presque ingénues, dures, gracieuses, et toujours sans faiblesses, de leur beauté ou des heures de méditation intelligente qu’elles impliquent.
De telles œuvres font plus pour la mémoire du poète que la plate imitation des Fleurs du Mal où certaines petites gens (poètes aussi, à en croire une confuse rumeur) se délectent, et, si l’on voulait traiter Baudelaire pieusement, le mieux serait, semble-t-il, tout en s’occupant de ses œuvres avec une scrupuleuse ferveur, de ne pas insulter ce grand homme méconnu et mal admiré, par un excès de louange, comme on le fit naguère par un excès d’injustice, et de lui donner sa place immortelle qui paraît bien être à côté des plus grands poètes, mais aux pieds des dieux.
LA JOURNÉE PRÈS DU FLEUVE
pour Stratonice, reine orientale.
Ici, près du bord, le fleuve n’a presque plus de courant. C’est un coin de lac dont une plume flottante trahit seule la secrète circulation. Je viens, dans le réduit que je me suis ménagé parmi les roseaux, surprendre la vie aquatique et riveraine dans ses moindres mouvements.
C’est à l’aube qu’il faut d’abord considérer le fleuve. Il n’est point encore dévêtu de ce manteau plombé dont la nuit le couvre. Certaine lueur diffuse en fait miroiter la soie. De temps en temps, pour une seconde, un poisson le perce de son nez, et la déchirure reste ouverte. Un autre poisson vient goûter l’air, un autre encore. Le beau manteau de soie grise sera bientôt une guenille.
Le paysage est en argent. Les roseaux luisent dans la pénombre, à l’envi des feuilles mouillées. Les saules de la rive semblent ne montrer que le brillant de leurs arêtes. L’herbe ondule au passage des musaraignes qui vont à leurs affaires en silence, et l’arbre mort, qui tient le milieu de l’île et préside sur ses cailloux, se drape frileusement d’un reste de brouillard.
L’heure est froide. Les confins du ciel sont encore pâles. Si les oiseaux se réveillent, c’est à petit bruit. Le fleuve ne fait aucun murmure. Tout au plus, peut-on entendre, très loin sur la plaine, le son d’une trompe de berger, et, peut-être, dans le secret de l’onde, on ne sait où, un accord de harpe insensible… Mais un gros rat sort de chez lui et plonge. Cela est le premier événement du jour et, bientôt après, le soleil se lève.