Maintenant, il vient du monde sur le chemin de halage. Des enfants sortent du chaland qui semblait dormir depuis la veille. On jette des baquets d’eau pour nettoyer le pont. Je crois même qu’on chante. Il faut commencer à vivre ; on s’évertue, et des moineaux mènent grand train de cris dans un buisson, récriminent, s’injurient, piaillent et s’échappent de toutes parts.
Une importante émotion se propage. Chacun la ressent. Regardez ! Ça se voit à peine, là-bas… tout là-bas, mais dans quelques minutes les rives en seront convulsées. Un vapeur remonte le courant. Il pousse l’eau comme s’il lui voulait du mal, et, déjà, de longues vagues zèbrent le bord. Le fleuve lutte, résiste, se gonfle de colère, mais, finalement, est toujours vaincu.
On dirait que ses profondeurs mêmes sont troublées. D’énormes méduses aqueuses paraissent dans le sillage. Elles se gonflent. Elles sont huileuses. Elles éclosent comme des fleurs grasses et incolores. Elles se répandent sur l’onde environnante, puis il se forme un remous subit où tournent des feuilles, des brins de paille et des corolles, et le bateau passe.
Les femmes, qui viennent laver leur linge, donnent de la voix quand la vague les mouille, se retirent précipitamment, puis font signe de la tête et du bras aux mariniers, et les mariniers répondent avec ampleur, avec affectation. Le monstre s’éloigne, mais le fleuve prend quelque temps pour se remettre. Au sein des herbes, entre les cailloux, des myriades d’insectes se sont noyés. Ce sera tout un appareil de funérailles.
Le soleil monte lentement. Des garçons et des filles se baignent. Dans l’eau de midi, les torses bruns s’agitent. On joue à des jeux de tritons. Il est plaisant de battre le fleuve à pleine paume, de rire et de mouiller l’air. Il est plaisant de se moquer des filles qui se trempent avec prudence et ne s’aventurent pas, mais, surtout, qu’il est donc savoureux de se laisser cuire par le soleil et d’écorcher de ses membres le fleuve dont la belle peau fraîche reluit et resplendit, toute nue !
Un autre bateau vient de passer, suivi de plusieurs autres. On se lasse d’échanger des messages. Même les enfants ne s’émerveillent plus. Chacun vit pour soi. Les routes, les chemins de halage, sont pleins de monde. On sent courir de la richesse et l’eau secoue des écus d’or au fil de chaque sillage. Une périssoire traverse le fleuve, vive comme un martin-pêcheur, vernie et nette comme un objet de luxe.
Maintenant, avec mollesse, le fleuve se repose. Il nous rend l’image d’une belle femme accablée, immobile et qui, sans dire mot, écouterait le concert des moustiques errants. Il s’en forme des colonies qui bourdonnent et chantent tout contre l’eau. Souvent un oiseau les traverse, happe ce qui lui vient au bec, mais, diminuées, elles n’en continuent pas moins leurs bourdonnements et leurs chants pointus.
L’heure bâille, s’étire et n’en finit pas de passer. Le jour s’écoute. Soudain, tremblante et grise, une vapeur paraît à l’horizon. Elle se fonce ; elle s’étend ; nuée, elle envahit le ciel ; nuage sombre, elle s’arrondit et se bosselle au zénith… Un instant, on manque d’air, puis la chose noire crève en une giboulée.
L’averse et les coups de vent cinglent le fleuve entier. L’eau est toute frissonnante et gercée. Le cri d’un pêcheur sonne comme un cri d’alarme. Des oiseaux s’épouvantent et tournoient. Des teintes bistres glissent sur l’eau qui semble avoir pris en elle la lumière. Une colombe se lève d’un peuplier voisin, frémit au-dessus des branches et disparaît avec une plainte longue.
Bientôt, tout se rassérène. Des rayons clairs font sourire le nuage. Un merle fastueux s’égosille. Les escargots de l’herbe, sortis à frottement doux de leur coquille, se promènent, sans mauvaises pensées, et, comme pour saluer l’onde paisible et de nouveau joyeuse, un petit taureau pointe sa tête entre deux saules.