J’en vis un jour tout un troupeau qui traversait un bras du fleuve pour quitter l’île où se trouvait leur pâturage. O grandes migrations de quadrupèdes dont nous parlent les naturalistes, qu’avez-vous donc de si pathétique, et d’où vient que l’on ne peut vous décrire sans éveiller l’émotion ?
Le lendemain, il y eut une forte crue et l’île fut dangereusement inondée. Les maîtres d’école ont coutume, avec nombre de gens attentifs, ceux-là pour instruire leurs élèves, curieux de l’anecdote, ceux-ci pour eux-mêmes, de s’étonner devant ces traits singuliers de l’instinct. A vrai dire, les taureaux qui vivent près de mon fleuve en apprendraient long à qui voudrait les considérer d’un œil intelligent.
Celui qui m’occupe secoue ses cornes d’un air de défi, se retire, paraît encore et fait avec son sabot des éclaboussures. Maintenant il se penche pour boire, hésite, renifle ; deux moineaux le regardent et sautillent près de lui, sans s’effaroucher de si peu. — Allons ! va-t’en ! n’as-tu pas entendu la trompe de ton gardien ? Rentre chez toi. Voici le Crépuscule !
C’est un jeune homme cendré qui se hâte et croit qu’il n’arrivera jamais à fuir tout à fait la Nuit qui le poursuit et qui le désire. Il se retourne, craintif ; il jette un coup d’œil vers celle qui le chasse, et repart, les mains peureusement pressées contre sa poitrine. Parfois, du collier de perles mauves qui pend à son cou, une pierre tombe avec un bruit triste. Le Crépuscule passe. Souvent, une feuille se détache d’un arbre et flotte après lui, mais la Nuit s’en empare et la noie dans l’eau mortelle, tandis que le Crépuscule se hâte en égrenant son collier d’améthystes.
Et voici la Nuit ! Écoutez-la ! Regardez-la ! Elle bondit jusqu’à nous, soufflant aux quatre coins du ciel son haleine obscure qui ranime les étoiles. La Nuit danse dans l’air avec de grands gestes désordonnés. Nous ne la voyons pas bien encore, mais nous la savons présente, cette immortelle et sordide passagère du plein ciel, qui laisse s’éparpiller, insoucieuse de se montrer nue, les haillons de son vêtement !
Elle vient de s’arrêter dans un endroit où restait une toile d’araignée oubliée par le Crépuscule. Elle l’essuie d’un coup de son balai. Elle gravit l’escalier sombre en montrant ses jambes à la terre. Elle frotte tout le ciel. Elle le veut bien noir et net de toute cendre, puis, courbant sa bouche en une grimace qui essaye de sourire, elle secoue sa robe en lambeaux.
Brusquement, on se retourne, parce que l’on pense que, peut-être, quelque chose de fugitif et d’obscur nous a frôlé la joue. — Frémissons et passons ! n’y prenons point garde. — C’est la Nuit qui jette en gambadant les loques de sa robe… et le fleuve, que les rayons du jour dénudèrent, se recompose, avec ces haillons, un vêtement pour dormir.
La nuit est close, tout à fait, et je me demande, immobile, les yeux fixés vers les astres dont la clarté vient à moi contre la surface des eaux, quelles monstrueuses décompositions, pendant le sommeil du fleuve, doivent traîner parmi les roseaux et les vases, au fond de ce lit séculaire, près des rochers graisseux et des fluides anguilles, sous ce titanique épanchement d’une onde qui, toujours, va porter au bleu des mers une image de l’azur du ciel ou le reflet des étoiles vives.
UNE PRINCESSE DES LETTRES
On a plaisir à parler de livres où l’art tout simple tient la place de l’artifice, où la grimace le cède à l’expression, où rien n’est forcé, guindé ni théâtral, au vilain sens du mot, et dont on ne peut dire qu’ils sont un spectacle qu’autant que l’on considère comme tel ce beau buisson qui porte des roses, ou le passage de cette brise propageant son parfum.