De temps en temps, une petite idole très parée de bijoux, mais si féminine sous ces ornements qu’elle semble à la fois reine, chatte et vision, passe, sourit, s’enfuit.

Et puis, écoutez le vent qui pleure au dehors ! Là, dans le jardin où sont toutes les belles fleurs exotiques, rouges, bleues, jaunes et qui sentent si bon… la plainte est si lugubre qu’elle me fait oublier la joie des couleurs…

Et, l’autre jour, dans la salle fraîche où vous vous reposiez, gardée de l’ardeur du jour par les gros murs blancs, vous souvenez-vous de ce frisson qui vous parcourut parce que l’on entendait dans le pré voisin siffler la faulx d’un faucheur. Cela donnait un son aigu et sinistre que ne parvenait pas à étouffer le bruit confus des herbes froissées ! Vous étiez saisie d’un effroi si vif que vous avez appelé votre enfant et l’avez embrassé avec une sorte de fureur.

Oiseaux, fleurs et leurs parfums, bruits de la nature, cris et soupirs humains, sifflement de la mort qui passe… ah ! que l’on vous entend, que l’on vous respire et que l’on vous voit bien dans les récits de Gérard d’Houville !

Faut-il dire encore une fois pourquoi ces récits arrivent à nous émouvoir si vivement ? N’allez pas chercher bien loin ! C’est que l’on ne sent en eux ni une manière, ni des manières. — Combien il faut estimer le talent d’un auteur qui se résigne à nouer une intrigue simple ! à ne pas ergoter sur un cas de psychologie vieux comme l’arbre de science et le serpent, mais que l’on croit renouveler en le surchargeant d’épisodes ! Qu’il fait bon sentir que ces phrases furent inventées sans effort, parce que la ligne était belle, tracée ainsi, et qu’elle n’avait besoin d’autre ornement que sa propre musique !

Certes, il n’est pas impossible de tuer la sensation du déjà vu dans un sujet mille fois traité, et Gérard d’Houville nous le prouve bien par ses romans, mais ce n’est pas en tâchant de rendre ce sujet exceptionnel, en cherchant le cas particulier et rare que l’on y parvient ; c’est, tout au contraire, en le généralisant jusqu’à lui donner une portée philosophique. (Et n’allez pas croire que je vante le roman philosophique ! Je n’ai pas dit cela ! Dieux qui me comprenez ! je n’ai pas dit cela !)

Les romans de Gérard d’Houville ne sont point compliqués de thèses, de problèmes, de discussions. Les articles du code ne s’y trouvent pas cités et nul texte de loi ne vient y embrouiller le récit. Ils sont clairs, émouvants, tristes parfois, oh ! affreusement tristes ! Ce sont de beaux exemples de souffrance où de pauvres gens souffrent par et pour l’amour. Il est de ces belles histoires très dépouillées et très nues comme de ces papillons sinistres ou joyeux suivant qu’ils se posent dans un rayon ou sur une ombre. D’avance, on ne peut dire ce que deviendra un sujet simple ; le tout est de le bien traiter, car il est gros d’un chef-d’œuvre ou d’une sottise. C’est toujours le bloc de marbre de La Fontaine : dieu ?… table ?… cuvette ?…

Tels qu’ils nous sont présentés, avec l’ordonnance juste et logique de leurs chapitres, et l’absence de procédé dans leur composition, les romans de Gérard d’Houville nous ravissent comme un jardin fleuri dont le dessin serait agréable au regard. — Reste la forme. C’est là qu’un habile auteur se retrouve pour tout gâter. Il fera briller l’exacte mosaïque de ses mots, les verbes seront extraordinaires et relieront des substantifs rares par eux-mêmes et par leur placement. Certains vocables se trouveront là pour ébahir, certains autres pour scandaliser, et le tout formera une façon de casse-tête chinois sur lequel il fera bon sommeiller. — Il est une habileté plus habile : c’est d’écrire avec naturel. Travail malaisé ! car il fut toujours moins difficile de chercher longtemps que de trouver sans peine. — D’ailleurs, on ne peut savoir gré à Gérard d’Houville de s’exprimer avec la fluidité, l’harmonie et le bleu d’une source, — le naturel étant un don qui ne s’acquiert pas. — On l’a, ou, plus souvent, il fait défaut.

On oublie que, pour écrire, il faut tout de même avoir un peu pensé, un peu senti, qu’il faut ne pas ignorer son métier et savoir que ce métier ne consiste pas seulement à joindre agréablement les parties du discours. Vivons d’abord, sans idées préconçues et sans interpeller la vie, vivons de la vie de tout le monde, ou, plutôt, de la vie de ceux que l’on appelait naguère les honnêtes gens ; un jour, quand l’un de nous sera bien convaincu que le cours des heures n’est pas communément réglé sur les livres à trois francs cinquante, qu’il aura ouvert les yeux au point de voir autre chose que des couvertures jaunes, qu’il aura un peu travaillé et surtout qu’il se sera interdit de crier ses rêves par-dessus les toits, qu’en un mot il aura fait son métier tranquillement comme un bon ouvrier, — alors, mais alors seulement, se produira sous ses doigts un miracle qu’il croyait sans doute avoir asservi : ses personnages de glaise s’animeront d’un souffle humain, l’aventure qu’il narrait deviendra une aventure réelle en place d’une vaine apparence, et le style qui, dit-on parfois, est un ornement sans valeur, viendra, pour peu que l’auteur soit doué, donner à son œuvre cette dernière qualité que tout vrai poète ambitionne : la durée.

Le naturel et l’éloquence du style, — c’est particulièrement dans les descriptions de nature que nous les voyons paraître. Il y a, dans les romans de Gérard d’Houville, des paysages avec toutes leurs teintes, leurs finesses, leurs dégradations, et qui sont peints, en quelques touches, par dix mots faciles. Mais, à la place où l’auteur les a mis, par la façon dont il les a disposés, ces dix mots occupent tout leur sens, ont toute leur force. Ils évoquent d’une façon plus pure et plus précise que les lenteurs des descriptions cataloguées, ils évoquent un peu à la façon de ces estampes de Hiroshighé où il y a tant de brise, tant de brume, tant d’eaux courantes et si peu de détails, ou, mieux, un seul détail, mais celui-là juste.