Peut-être devinerez-vous, à ma tristesse ou ma gaîté, que je fus ému par le décès d’un grand homme ou le prodigieux éclat d’une étoile de café-concert, mais, toujours, je laisserai aux spirituelles gazettes le compte-rendu des faits divers. — De la critique ?… Non pas ! ou, si l’on tient au mot, de la critique par subterfuges seulement. Des articles ?… des pages plutôt… et puis, pourquoi nommer cela ? Si le livre vous déplaît, au lieu de chercher à le définir, jetez-le. Quelle est donc cette manie de classification ! Un cadre est bientôt une prison. Une façon de voir, une seule, donne de mauvais résultats. Je ne crois guère aux jugements des cyclopes. Le relief n’est obtenu qu’à l’aide d’un double regard. Changeons de point de vue au gré de cette fantaisie qui est l’unique joie que nulle amertume n’altère, la fantaisie dont le prestige m’a permis de chasser un spleen inconvenant et pâle qui voulait m’éventer de son aile.

Il faut se composer un petit musée d’images spirituelles que l’on appelle à soi pour les heures d’ennui. Elles sont de bon secours. Les jours de brume et de lassitude, elles donnent du ton à la vie, et, quand nos contemporains deviennent par trop insupportables, un beau souvenir interposé tempère ce que leur grossièreté ou leur mauvaise tenue auraient d’excessif. — Le mirage d’un bois de pins, la chanson de deux enfants, quelques oliviers où des rayons se jouent, suffisent à consoler l’être le plus chagrin.

LES BELLES HISTOIRES DE RENÉ BOYLESVE

On ne saurait assez dire et l’on n’a pas assez dit, ce me semble, le charme singulier et la particulière excellence des romans de René Boylesve. Déjà, son œuvre présente un développement harmonieux, dessine une arabesque depuis le Médecin des Dames de Néans jusqu’au dernier paru de ses livres. On aime à voir le talent évoluer ainsi, sans à-coup, et passer du bon au meilleur, lentement, d’une façon qui est satisfaisante pour l’esprit et comble ce désir inconscient de logique où chacun de nous retrouve sa naissance latine. — D’ailleurs, les deux vertus qui paraissent dominer le talent de René Boylesve accentuent cette impression d’harmonie. Elles sont, je crois bien, la modération et l’entêtement. Si ce dernier mot vous choque, nous le remplacerons par « fermeté dans les desseins », mais « entêtement » me semble beaucoup plus exact.

Les influences que le talent de René Boylesve subit à ses débuts eurent ceci de remarquable que, par une exceptionnelle faveur du ciel, elles furent bienfaisantes. — Un poète, un romancier qui commence à se développer est marqué, d’ordinaire, par la littérature de son temps, de son heure, ou par une grande admiration pour un maître aux pieds duquel il se jette. Malgré l’originalité qu’il pourra, plus tard, acquérir, ses premières années d’artiste sont touchées comme les enfants le sont par les maladies de leur âge. Les stigmates restent souvent, s’effacent quelquefois, mais ont toujours paru. — Ceux de René Boylesve étaient de qualité.

Durant que, sur la jeunesse, régnait encore l’obscure et despotique oligarchie des symboles, en place de fréquenter les cygnes, les lys, les sardoines, les princesses maigres et leurs fervents, René Boylesve, par une bizarre fantaisie, ou, plus simplement, à cause d’un penchant naturel, se prit à entretenir commerce avec Montesquieu, avec Voltaire, et avec cette exquise tribu d’écrivains mineurs du dix-huitième siècle qui savaient conter et qui savaient sourire. — C’est leur main, je pense, qui dirigea sa main lorsque, le démon aidant, il écrivit son premier livre. Elle se retrouve encore le jour où l’idée lui vint de broder à nouveau sur la trame dont Poggio Bracciolini s’était servi pour ses Bains de Bade, et encore dans la Leçon d’Amour.

A cette merveilleuse école de style et de narration, René Boylesve apprit à parler juste et à conter aisément. C’était déjà beaucoup, mais il y apprit encore autre chose de très supérieur, et c’est de ne prendre sa plume que lorsqu’il avait quelque chose à dire, en un mot, de n’écrire qu’après avoir pensé et non avant. Là, nous trouvons le fondement même de sa méthode, méthode qu’il a mis une incroyable obstination à appliquer sans défaillance, au mépris de tout engouement passager, et là, nous trouvons aussi les raisons qui font de lui un artiste modéré. L’homme qui n’écrit pas des pamphlets, mais bien du roman, et qui tient à ce que sa phrase soit toujours au point, qu’elle rende très précisément, sans halo ni bavures, le sens qu’il a voulu qu’elle exprimât, se bride lui-même de trop près pour se permettre de dangereux écarts et il voit trop le rapport des choses pour en grossir certaines au détriment des autres.

A coup sûr, sa grande originalité consiste à se rendre compte de ce qu’est l’originalité véritable et ne tâcher d’atteindre qu’à celle-là : — non point le ridicule effroi de ressembler à quelqu’un, mais la volonté ferme et bien prise d’être, avant tout, soi-même.

Ainsi armé, René Boylesve entreprit d’écrire.

Bien qu’il ne soit guère possible de classer avec justice les fruits d’un même arbre, à moins que l’on ne se contente de distinguer ceux qui mûrirent au soleil de ceux qui le firent dans l’ombre, je tenterai de séparer les romans italiens de René Boylesve d’avec ses romans provinciaux.