Dans Sainte-Marie des Fleurs et le Parfum des Iles Borromées le lecteur collabore en quelque sorte par son éducation et ses souvenirs. A l’aide de quelques touches simples, l’auteur a fixé des décors qui sont déjà esthétiques en eux-mêmes. Ainsi, dans ces deux livres, le premier charme qui nous touche nous le tirons de notre mémoire. Il nous influence et nous voilà tout disposés à reconnaître le plus vif agrément aux scènes d’amour qui se passent sous des arbres si beaux et si célèbres. A talent égal et pour un lecteur du commun, « je t’aime » sera toujours mieux en valeur dans une gondole que dans la rue de Chateaudun.

C’est un procédé quelque peu différent que René Boylesve a adopté dans ses romans provinciaux dont la Becquée est, il me semble bien, le type le plus complet. Il y conte des histoires qui appartiennent tellement à leurs paysages, à leurs alentours, que l’on ne peut s’imaginer l’anecdote située autre part que précisément en ce lieu. Le lecteur ne collabore plus, il subit. — D’ailleurs, ce qu’on lui impose est délicieux.

La Becquée est un livre tout doré par les blés et les soleils couchants, vaporeux du fait des aubes et des crépuscules, et son ferme dessein a des ombres d’une rare délicatesse. — Disons vite que les vingt premières pages sont peut-être d’une lecture un peu malaisée et nous aurons écarté toute critique. L’auteur a voulu présenter ses personnages au cours de l’histoire qu’il raconte et sans que nous y prissions garde. Son roman débute par un événement, et l’on éprouve quelque peine à suivre un drame dont on connaît mal les acteurs. D’autre part, ces acteurs, dépeints à l’instant où ils font leurs gestes essentiels et disent, poussés par la nécessité, leurs paroles les plus significatives, paraissent ensuite plus vivants et plus familiers. Déjà notre cœur est pris. C’est ainsi que nous profitons d’un commencement aride.

Au juste, la Becquée est l’histoire d’une famille, dite par un enfant, mais le narrateur n’est point encombrant, il ne nous raconte pas l’éveil de son âme (dont nous n’avons que faire), il ne nous inflige pas ces récits puérils et saugrenus où, sans se lasser, agonise et meurt le petit chat.

Le personnage principal, celui dont tout le monde parle, c’est Courance, la terre qui nourrit et protège, Courance que Félicie Planté possède et qu’elle représente humainement ; Courance, avec ses six fermes reliées par la route de Beaumont, avec ses blés, ses avoines, ses pâturages et ses bestiaux. Puis, ce sont les frères et sœurs, les tantes, les cousins, et chacun d’eux est marqué fortement d’un travers, d’une habitude, d’un ridicule. Voici déjà que nous les connaissons, que nous sourions à leur approche, que nous savons presque les mots qu’ils vont dire et que nous devinons aisément leurs pensées. Pas plus que l’auteur, les personnages ne parlent pour parler. Seules nous sont données, entre leurs paroles, celles-là qui importent à cause de leur action sur l’histoire qui nous est contée.

Tous veulent vivre par eux-mêmes, de leur vie propre ; ils se haussent, chantent un grand air, ébouriffent leurs plumes, et l’on croit un instant qu’ils vont partir en guerre, intriguer, rêver, produire pour leur propre compte. — Philibert réussira-t-il à vendre sa peinture ? Casimir saura-t-il diriger le moulin de Gruteau ? Mme Leduc est-elle autre chose qu’une belle façade ? Nous sommes sceptiques !… Et, en vérité, leurs ailes ne sont pas assez longues pour voler. Quelques-uns sont des vieillards, pourtant, ils ont encore des faiblesses de bas âge ! L’un après l’autre, ils reviennent à Courance, tête basse. Félicie Planté leur ouvre la porte :

« Entrez ! entrez ! tant qu’il y aura du pain dans la huche ! »

Et elle cueille, en maugréant un peu, quelques fruits de la terre pour les leur donner, à eux qui ressemblent aux petits oysellets qui ne peuvent encore voler et baillent toujours, attendant la becquée d’autruy. — Par cette phrase d’Amyot, le titre du roman se justifie.

Ce livre a une qualité précieuse : il est vrai. La modération de René Boylesve s’y retrouve : aucun effet forcé, nulle couleur trop vive, rien qui oblige à s’arrêter, à faire la moue… « Bah ! l’auteur s’amuse ! » Non, l’auteur ne s’amuse pas à nos dépens ; il ne se plaît pas à nous faire des farces et, comme l’on dit, à se payer notre tête. — Simplement, avec conviction, il nous montre des êtres humains. Ses personnages sont de chair et d’os. Ils ne parlent pas un langage qu’il faut admirer pour lui-même ; ils ne nous renseignent pas éloquemment sur la singularité de leurs joies et la rare essence de leurs douleurs ; ils font mieux : ils rient et ils sanglotent ; ils ne se torturent point l’esprit, ni ne cherchent-ils à nous ébahir par la splendeur et le bruit de leurs paradoxes : ils pensent en hommes qui ont autre chose à faire que de fournir des sujets aux romanciers de leur temps ; enfin, leurs passions ont une envergure normale : bourgeois, ils n’aiment et ne haïssent pas comme des paladins d’opéra, et c’est une des raisons pour lesquelles ils nous ravissent.

Voilà qui est bien. Voici qui est excellent : la Becquée ne traite pas d’adultère ; les démêlés d’un mari complaisant et d’une épouse trop curieuse n’y trouvent point place. Une telle hardiesse est faite pour étonner. A l’étalon des romans quotidiens, la Becquée est une œuvre profondément immorale. Oui, dans ce livre peuplé des gens d’honnêteté moyenne dont on dit, suivant son humeur du jour, qu’ils sont rares ou légion, le combat du code et de la luxure est pour un instant écarté. — Existe-il donc des sujets de roman en dehors des alcôves ? — René Boylesve semble penser qu’il s’en trouve.