Contre les parois du rocher étincelant qui baigne dans les flots et les brises bleues sont attachés des touffes de romarin et des coquillages. Au-dessus de l’eau, c’est la région des parfums agrestes ; au-dessous, celle des couleurs humides. Et voici un plaisir qui peut toujours satisfaire celui qui s’y livre avec sincérité :
Un nouveau plant de romarin vient d’écarter deux cailloux ; un coquillage, dont le beau manteau de nacre se couvre d’algues minuscules, s’est fixé pour tout de bon sur un galet que chaque frisson de flot submerge. Timides, l’un et l’autre, mais promettant de bien faire, ce sont les enfants de la dernière nuit. Que deviendront-ils ? Chaque jour je suis leur progrès. — Le romarin est mort ou bien le romarin a grandi ; non, il fait mieux : il a délogé une pierre gênante et répand sur une autre sa verdure sèche, divisée et sombre. Il en va de même pour le coquillage : parfois il reste solitaire et parfois je retrouve tout un banc. Plus tard, j’en détacherai un individu qui grossira ma collection, et, de la plante, je couperai une tige avec sa fleur pour la sécher dans le dictionnaire français-arabe où je choisis pour mes moments de colère des imprécations pittoresques et fort mystérieuses.
Voilà qui fait de charmants amis. Je me les suis découverts, et, si je leur demande une part d’eux-mêmes pour mon musée, ce n’est pas la vaine passion du collectionneur qui me pousse, non ! c’est le désir de me les mieux rappeler.
Chères délices ! mais que l’on ne peut goûter qu’en certains coins de nature. En d’autres lieux, et particulièrement chez les mammifères, de pareils plaisirs sont décevants. Vous notez, aux pages d’une revue un article signé d’un nom aussi inconnu que l’est mon romarin ou mon coquillage… vous lisez, dans un journal, dans une feuille de province, quelque poème dont la couleur est vive, l’auteur obscur… à moins qu’en place de cœur vous n’ayez une dalle et que les épanchements des gazettes quotidiennes suffisent à nourrir votre admiration, vous voilà tout ému, n’est-ce pas ? — Constater qu’un jeune homme débute par une œuvre précieuse, quand bien même elle serait de courte haleine, est chose infiniment plaisante.
Eh bien ! il est tout à fait inutile de vous exciter. Neuf fois sur dix, vous en serez pour vos frais d’admiration. L’auteur a déjà signé, pendant quarante années, des historiettes médiocres, des odes plates ; goutte d’eau sale qu’un souffle égaré façonna par hasard en bulle irisée, il redevient goutte d’eau sale. Et si, d’aventure, il est jeune, à gonfler sa bulle de façon si étincelante, je gage qu’il s’est époumonné. Il deviendra courtier d’assurances, clerc de notaire, amateur vague. Ou bien encore, ce sera une vieille fille qui, de toute son âme racornie, aura exprimé une émouvante fiction et se remettra ensuite à tricoter pour les petits Annamites et les Madeleines repenties… Tant de gens n’ont qu’un mot à dire, le disent bien parce que, ce jour-là, un élégant nuage passait dans le ciel de mai, et puis se taisent ! Aussi, le plaisir que donne la découverte est-il trop mélangé de mélancolie pour être vraiment doux.
Tout de même, il arrive, de temps en temps, qu’une œuvre nouvelle offre, avec des qualités qui séduisent, ces promesses de durée que la force du style, la sûreté de la composition, l’originalité de la pensée, semblent déjà tenir. — Il n’est pas impossible d’imaginer une première œuvre qui soit déjà un chef-d’œuvre (entendez le mot non point dans le sens étymologique, mais dans son acception courante) et qui, par la qualité même de son excellence, promette de ne point rester solitaire.
J’eus une pareille surprise en lisant le recueil de contes par lequel débuta M. Claude Farrère : Fumée d’opium.
Entre toutes les vertus qu’un auteur peut avoir, je prise fort celle qui oblige à la crédulité.
Tel poète me montre du doigt un chêne, majestueux au milieu de ses feuilles, et dit :
« Voyez un dieu ! »