Quel est donc le procédé de ces contes qui, en nous parlant des plaisirs et des peines de l’opium, nous donnent d’abord un étrange sentiment de gêne, pour, peu à peu, nous pousser jusque dans l’effroi ? Chez Claude Farrère quel est donc le véhicule de l’épouvante ? Hoffmann, dans ses histoires surfaites, regarde le rêve à travers sa chope de bière. Marcel Schwob nous mène à la peur par les sentiers retors d’un labyrinthe. C’est par son raisonnement mathématique qu’Edgar Poe nous alarme ; par son évangélique sincérité que Thomas de Quincey donne ce ton de désespoir à ses Confessions et à ses Suspiria de Profundis. Rider Haggard nous stupéfie par la disposition de son paysage, et comment ne pas accepter l’horreur quand elle nous surprend dans les Mines du Roi Salomon ? Stevenson saisit qui l’écoute comme un puissant orage, et Wells, par son aisance à franchir les siècles et à nous parler d’heures non encore échues. Si Boissière nous inquiète par ses Fumeurs d’Opium, c’est que le scrupule de sa description inspire confiance en ce qu’il va dire, et c’est enfin par son calme affecté que Maupassant semble bien avoir atteint les dernières désinences de la peur, en nous imposant la vue de tout le visage de Méduse.

Pour son premier livre, Claude Farrère s’est permis la singulière audace de varier ses effets, à tel point que pas un des contes du recueil ne se ressemble ou n’est construit de même. A risquer d’avoir cette méthode, on risque aussi de se casser les reins. Claude Farrère paraît ne point trop se ressentir de son exploit, puisqu’il a fait, sans parade ni coups de cymbale préparatoires, un livre plein de variété et d’un intérêt puissant.

Il est plaisant, même un peu triste, de voir la gêne que nous éprouvons à louer nos contemporains. Eh ! je sais bien qu’ils promettent souvent beaucoup et ne tiennent rien, mais à quoi donc cela peut-il mener, après avoir copieusement bâillé, comme il convient, tout le long de l’insipide Princesse de Clèves, que d’accorder du génie à Mme de Lafayette, si morte de toutes les manières, quand nous savons ne pas en penser un mot ? et pourquoi ne pas dire à voix haute et vive, qu’un livre récemment paru et déjà relu vingt fois, qui est devenu notre compagnon, avec qui nous avons associé nos songes, en un mot le vrai livre de chevet, le livre frère, a des traits d’excellence à cause de sa force, de son unité et d’inoubliables pages ? — Peu m’importe que l’auteur soit vivant, car si vraiment la louange est excessive, il aura toujours des amis pour le lui faire sentir, et, si elle est juste, ces mêmes amis ne le lui laisseront pas croire.

Donc, poussé à écrire et déjà, par une faveur du ciel, maître de son style, Claude Farrère, ayant choisi l’opium comme inspirateur de ses rêves, s’est toutefois bien gardé de lui en permettre l’organisation. Il n’a pas asservi son art à l’opium et, de là vient, sans doute, une part de cette liberté de composition qui nous charme et toute cette joyeuse passion avec laquelle il nous culbute au sein de l’épouvante. Dans ce voyage vers des pays inconnus, dans cette course à l’abîme, l’opium est le point de départ, sa fumée obscure, nous la voyons encore au fond du gouffre, mais c’est Claude Farrère seul qui nous a conduits ; aussi ne faudra-t-il pas s’ébahir si sa prochaine œuvre nous parle d’autre chose. Il paraît être un de ces hommes qui devinent toutes les possibilités d’un rêve, en épuisent les formes puis qui passent à quelque émotion nouvelle, tandis que nous rêvons encore aux beaux contes qu’ils nous contaient. — Comme l’a fortement dit l’admirable artiste qui fit la préface de Fumée d’Opium : « Il est des écrivains à qui une seule expérience suffit pour imaginer un monde nouveau et qui, en jetant la seule pipe d’opium qui ait jamais touché leurs lèvres, savent ainsi prolonger indéfiniment une heure de songe et d’extase… » Et Pierre Louÿs est de ceux qui peuvent ne point disserter de ces choses en ignorant.

Les divisions mêmes de Fumée d’Opium promettent la variété de ton sans laquelle dix-sept cauchemars successifs formeraient un supplice insoutenable. — D’abord, Claude Farrère nous parle des Légendes de l’opium, de son origine mystérieuse et des héros demi-divins qui s’en grisèrent les premiers, — puis, il nous dit les Annales de la bonne drogue, et nous sommes en Indo-Chine dans le palais du Ton Doc, et nous sommes à Versailles avec M. de Fierce que nous voyons mourir dans un combat naval… (et, ce conte-là est un des meilleurs du livre, plein d’artifice, presque drôle par endroits, — tout à fait inquiétant). Les Extases nous donnent les joies de l’opium ; les Troubles, ses angoisses ; les Fantômes, ses épouvantes ; le Cauchemar, sa folie. — Cependant, l’auteur nous a entraînés, avec lui, des fumeries tonkinoises, bruissantes de moustiques et de cloportes, à Constantinople, dans les jardins du Palais Rouge, gras d’ancien sang répandu, de la baie d’Along où ricanent de monstrueux rochers, jusqu’à cette chambre du boulevard Thiers où un clown jaune et bleu écouta le latin médiéval d’Héloïse et puis s’occupa d’autre chose, l’opium lui ayant sans doute montré des visions plus merveilleuses.

Examinons les façons subtiles et sûres par lesquelles Claude Farrère nous amène à subir cette impression de gêne un peu stupéfaite, d’anxieux étonnement, qui est, dans ses contes, la porte du cauchemar.

Tantôt, c’est, au cours d’une description presque banale en sa simplicité, la survenue de quelque accident bizarre qui déconcerte, ou c’est encore, coupant une période dont la langue est choisie, la familiarité soudaine d’un mot grossier. Tantôt, l’entêtement illogique que met l’auteur à noter plusieurs fois le même trait nous déroute, bien que ce trait n’eût rien qui pût surprendre, mais il arrive à inquiéter, parce qu’il est rappelé avec insistance et hors de propos. Ici, l’accumulation de détails étranges, le paysage exotique, les parures du style créent tout de suite une atmosphère particulière, et là, au début même d’un conte, souvent à la première ligne, une proposition manifestement absurde nous stupéfie, d’autant plus que son absurdité, qui n’en est souvent une que de langage, est bien mise en lumière, est éclatante, est frénétique.

Ce n’est pas tout. — Parfois, un effet préparé pendant plusieurs pages, effet qui semble être la fin du conte, rate tout à coup ; parfois, le mélange du réel et du rêve est tellement intime, que l’hypothèse qui sert à conclure paraît dès l’abord improbable. — Et encore, si Claude Farrère raconte une histoire tout unie, toute sage, qui n’offre rien d’anormal, ne voilà-t-il pas qu’il lui propose une morale par laquelle, soudain, nous voyons la série des événements sous un nouveau jour, sinistre à l’ordinaire ! ou bien il offre deux solutions parallèles, qui, toutes deux, expliquent les faits, mais dont l’une est si banale que nous la rejetons pour prendre celle qui touche à la folie ; ou bien il nous fait un effrayant récit et passe outre, comme si l’historiette n’avait rien que de négligeable ; ou bien, enfin, il nous lance, tête première, dans l’atroce, le mystérieux, l’ahurissant, et nous en fait manger, et nous en fait boire, et nous en gave, et nous en saoule, si bien que nous ne savons plus s’il faut croire ou douter, mais que nous ne cessons pas de frémir…

Et j’oublie l’âpre gaîté qui passe souvent dans ces contes pour en accentuer le mystère, et aussi cette mélancolie grise qui met de la brume à certaines pages, et le grand soleil qui brûle certaines autres, — et le style, surtout, mâle et souple, caressant et brusque, plein d’audaces à la manière classique, un style d’essence française et de grand effet dont quelques phrases sont, dirait-on, jetées et d’autres retenues, sans compter celles qui s’interrompent, on ne sait pourquoi (on le sait au paragraphe suivant), et celles, sinueuses, qui mènent l’esprit à des pensées que l’on aurait voulu fuir, — et encore, l’humanité de ces contes, la vérité des foules, la vérité des individus, car il est très joli de montrer un fantôme, mais il vaut mieux faire croire qu’il existe.

Claude Farrère nous présente des invraisemblances tout à fait vraisemblables, des revenants pleins de vitalité, des rêves de midi (et ce choix de l’heure double leur atrocité), des suppositions de chair et d’os, des égarements rationnels et un délire où le bon sens n’a rien à reprendre… et je pense qu’en somme il vaut mieux que vous lisiez vous-même ce livre que de m’entendre disserter à son sujet.