Richard Strauss nous a révélé des drôleries inouïes, quand il boucha ses cuivres pour faire bêler et piétiner dans la poussière le troupeau de moutons où don Quichotte voit une armée ennemie ; déjà Vincent d’Indy nous a récréés quand, dans Wallenstein, deux moines s’avancent ridiculement, mus par le contrepoint habile de deux bassons ; de même, Dukas nous réjouit lorsqu’au cours de son Apprenti sorcier, après la pluie crépitante et l’inondation, nous atteignons au rire franc, du fait de ce balai magique dont les deux tronçons se prennent à fuguer. Et, pour quitter la musique de concert, Berlioz nous enseigna une ironie charmante par la sérénade que Méphisto chante sur l’accompagnement en pizzicato des instruments à corde ; sans oublier, parmi les innombrables gaietés de Wagner, le luth pincé de Beckmesser. Le timbre d’un orchestre polyphonique recèle des trésors de joie et ce n’est là qu’un de ses moyens d’expression. Le rhythme seul nous force à rire dans la tétralogie, quand l’orchestre sautille pour suivre les piaillements de Mime, et, parfois, une charmante drôlerie espiègle et bon enfant se balance, tandis que les violons à l’aigu, les flûtes et le glockenspiel nous disent les facéties de Loge.

Dans quelles délicieuses folies de rhythme un compositeur pourra-t-il se jeter ! Il semble vraiment que les opérettes modernes ne peuvent dépasser les effets faciles d’un éternel trois-temps. Que de valses nous furent infligées, où toutes les têtes de l’orchestre battaient une mesure ternaire !

Où est-il le compositeur qui, délaissant pour un temps le soin de faire mourir son héros, sérieusement, tandis que sonne aux cuivres un vague thème de rédemption, voudra, poussé par une immense joie, et sur le livret que lui aura soufflé la verve d’un Aristophane, broder la large symphonie lyrique, bouffonne et hurluberlue où une savante et nombreuse masse orchestrale éclaterait de rire ?

ODEURS SUAVES ET GALANTERIES

La première fois que je le vis, il faisait les cent pas devant son étalage, dans une de ces ruelles bien colorées, poussiéreuses et malodorantes (le souk des parfums, je crois) qui font le charme de Tunis. Il m’engagea, par beaucoup de prières et de courbettes, à visiter sa boutique. J’y consentis. Il y avait là, dans des caisses, des corbeilles, de l’ouate, des copeaux, du son et de la sciure, tout un assortiment de fioles et de flacons soigneusement bouchés avec de la cire. Les uns contenaient cette « essence ravie aux vieillesses des roses » ; les autres, de la pommade au jasmin ; enfin, de petits pots blancs, sur lesquels un palmier était figuré, recélaient des confitures fort pimentées.

Séduit par tout cet appareil, je goûtai, m’enduisis, me parfumai, et m’en allai, le cœur sur la main, la tête alourdie d’une incroyable migraine. — Je jurai bien de ne plus approcher de ce palais des mille et une senteurs et, pourtant, le lendemain même, je me rendais dans la ruelle coupée d’ombre et de lumière.

Du plus loin qu’il m’aperçut, le Tunisien, haussant la voix, se répandit en paroles de bienvenue et, dès l’abord, me traita comme un vieux camarade. Quelques instants plus tard, devant une boîte de rahat lokoums, gluants à souhait, et malgré l’odeur incessante de friture que dispensait la boutique d’à côté, je l’entendais, avec plaisir, me raconter des histoires de femmes. Il me nomma ses maîtresses, me les décrivit, exactement et sans rien oublier, me les vanta, me les conseilla, me donna leurs adresses, soupirait à leur souvenir, et ses yeux ne montraient plus alors que du blanc. — J’eus, au cours de sa conversation nombreuse, entremêlée de mots arabes qu’un geste traduisait, une vision nouvelle de la vie. Au fait, je l’avais eue presque pareille, étant tout enfant, quand on me confia que le palais de la fée Grignotte était bâti, de la cave au toit, en sucreries et qu’à lécher les murs on encourait d’inoubliables satisfactions.

De même, pour mon ami tunisien, les heures coulaient, délicates et mielleuses, la terre n’était qu’une conjuration de divans, de coussins, de soieries, et la femme, plus douce que la pâte de narcisse, pulpeuse comme une banane, agréable aux lèvres plus que la meilleure confiture, participait fort de la nature des bonbons et, tout entière, figurait assez bien un fondant. — Le geste mou, le frémissement des lèvres, les doigts nerveux de mon interlocuteur accentuaient cette impression, mais une saveur âcre de cantharide relevait ce que ces propos auraient eu de décidément fade, ce que cet idéal de pâtissier eût présenté de trop écœurant. — Excité quelque peu par un concours de jolies femmes, ce Tunisien eût fort bien réussi à Paris dans le rôle de conférencier mondain, tant le cosmétique, le bouc et la rose se mariaient aimablement en ses paroles.

De retour en France, je crus avoir à tout jamais perdu mon ami de Tunis. Je me l’imaginais, avec un peu de tristesse, traînant ses babouches et son burnous maculé dans les souks en pente raide, et fumant au soleil des cigarettes de tabac blond, mais, un jour, je retrouvai sous sa figure européenne, un malaise analogue à celui qu’il m’inspirait. A ce sujet, je voudrais vous décrire un autre paysage.

Il est une île singulière qui fait face à la berge de Billancourt et dans laquelle je vais parfois me promener, le dimanche soir. On peut y admirer les danses et les agitations de quelques dizaines de couples saisis par de légères ivresses et secoués par une joie exultante, une joie à saccades. Bientôt la nuit tombe, et mon plaisir commence.