Sur le plancher inégal, poussiéreux et jaune à cause de trois lampes tremblantes, les quadrilles se dissolvent et perdent à chaque figure quelque danseur. La mélancolie qui monte du fleuve fait frissonner les jeunes femmes et trembler les lèvres des garçons à casquette… C’est alors que les maigres bosquets de l’île deviennent curieux à visiter. On y perçoit des gémissements, des jurons tendres, à demi étouffés, et, contre le tronc d’un saule, le soupir continuel de la Seine qui s’épanche. Dans l’atmosphère humide, flotte une odeur de vin médiocre, de tabac moisi, de sueur et de linge. Peu à peu, le spectacle devient d’une lubricité assez noire. J’entends un rire aigu, pointu, strident, un crachat, un bruit de brise, un juron, une branche et un busc de corset qui craquent.
Je ne sais pourquoi, mais il me semble retrouver les cris de cette île joyeuse avec les causeries de mon ami tunisien dans tout un genre de littérature qui, depuis quelque temps, paraît en bonne production et de bonne vente. Ces livres aux couvertures plus ou moins illustrées sont une transposition élégante et souvent raffinée des scènes que je viens de rappeler. — Même sensualité triste dans les uns, même fadeur pimentée (si l’on peut joindre ces deux mots) dans les autres. Ils passent pour des livres gais. Leur trait le plus visible est d’être affreusement mélancoliques. — Oui, c’est bien cela ! je reconnais l’odeur de mort, les relents de pourriture spirituelle, ou bien l’odeur écœurante des parfums à bon marché, les relents des confiseries médiocres.
Oh ! les pauvres tentatives de joie !
Je ne demande pas du tout que l’amour soit gai. Les plaisanteries sur l’adultère et le cocuage finissent par lasser un peu. D’autre part, il est plus d’une belle histoire passionnée depuis Manon jusqu’à un Amateur d’Ames qui nous fait entendre le tragique duo de l’amour et de la mort, et, pour citer enfin le roman que des gens de sens et de goût délié proclament le chef-d’œuvre de la narration courte, la Femme et le Pantin ne nous montre-t-il pas le masque le plus tragique et le plus horrible que puisse prendre l’amour ? Oui, mais tout cela se passe dans les hautes régions ; ces œuvres ont un caractère commun : on n’y trouve point de grivoiseries, et c’est à cause d’un certain air grivois que les romans de Willy, par exemple, ses Claudine particulièrement, avec un style délicat, une composition habile, d’indéniables qualités d’émotion et des caractères vivants, me semblent être les fruits blets d’un mauvais arbre.
Voici qu’une impulsion galante se révèle à nouveau dans le roman français ; bientôt on ne s’occupera plus du tout d’amour, mais seulement de gymnastiques amoureuses, et, de la première page aux dernières lignes, si l’alcôve reste ouverte, la lampe ne sera certes pas baissée.
Ce sera tant pis ! — Qu’on fasse le compte de ce que ce genre littéraire nous a laissé… nous trouverons un seul nom, celui de Crébillon, le fils, et encore, je pense que personne ne le lit dans un autre dessein que celui de tâcher à ravir le secret de son admirable style. — Tout le reste est allé à l’égout, et le nom même de cent auteurs d’ouvrages galants et pommadés sont allés rejoindre les vieilles lunes, sans que nous ayons gardé le moindre souvenir de leurs gentillesses.
Mais, puisque j’ai pris comme exemple les Claudine de Willy, je m’y tiens. Je crois sentir, tout aussi bien qu’un autre, le charme qu’il y a en elles. Willy décrit la nature en traits vraiment campagnards et ses façons de la peindre sont très sympathiques. — Il court une émotion vive et prenante dans les amours de Claudine et du grand Renaud, vers leur début… mais ensuite, et avant, et tout le temps, en somme, quelle douceur provocante, quel érotisme triste dont on ne parvient pas à sortir !
Voyez-vous ! tout cela découle du goût immodéré que les auteurs de second plan ont pour le laid. Sous le prétexte imprudent que Baudelaire avait extrait la beauté du Mal, chacun a voulu se faire extracteur de beauté à son tour, et, Dieu juste ! en quels étranges lieux sont-ils allés la chercher !
Or, qu’on le remarque bien, enlevez aux Claudine les qualités de facture et d’émotion, il restera une horrible petite chose dans le genre leste et retroussé.
Il y a, dans ces livres, deux parts à faire : l’une est composée des pages où l’auteur nous dit son amour pour la campagne, les occupations légères qui sont la menue monnaie de la vie, la tristesse et les sourdes angoisses de la passion ; cette part-là est exquise et souvent même belle ; mais il s’en trouve une autre où nous sont décrites, lentement et sans rien oublier, des caresses trop prolongées, de mauvaises mœurs et des derrières de petites filles malpropres.