Et, tandis que je frémissais d’avoir pu desservir par mes gloses un auteur que j’aime, elle ajouta :

« Mais oui ! la demoiselle avait des renseignements inédits sur les batailles et la stratégie du grand Condé par l’entourage de ce prince qui était de ses amis. Ces traits d’histoire secrète expliquent suffisamment la vogue de telles fadaises. Je crois que l’attention que vous portez aux livres de Paul Adam provient de raisons analogues.

« Ce romancier que je n’ai jamais vu, mais qui doit être, j’imagine, fort vieux, à en juger par les vingt ouvrages dont vous me citiez hier les étranges titres… (Les Images sentimentales ! voyons ! est-ce raisonnable ? Chair molle… pouah ! Être… serait-ce une grammaire ? on ne le dirait pas à voir le style de Paul Adam)… ce romancier semble vous avoir fourni, sur toute une époque de notre histoire, des indications qui vous surprirent, des renseignements tout à fait inédits. Suivant lui, nos plus belles révolutions ne sont plus de brusques angoisses du pays, mais le résultat, prévu par quelques initiés, de combinaisons mystérieuses.

« Une chronique, expliquée par des manœuvres de sociétés secrètes, ne me dit rien qui vaille. De mon temps, on rendait l’histoire logique en faisant intervenir la Providence à tous les coins d’un règne. Cela, du moins, était simple. Je ne crois pas que des parlotes de francs-maçons aient pu empêcher Napoléon de gagner des batailles et d’en perdre. C’est vraiment trop enfantin. Aussi, je tiens Paul Adam pour un méchant auteur qui essaye de m’en imposer par ses considérations historiques, et, se fût-il contenté de composer des romans romanesques, il ne me déplairait pas moins, car j’ai lu de lui, dans le temps, un livre où il nous racontait en un français difficile et avec un grand appareil d’hyperboles, de paraboles, de syllepses et d’ellipses plus biscornues que gracieuses, les aventures d’une jeune écervelée du nom de Clarisse et de fort mauvaise éducation, qui m’enlève toute envie de pénétrer plus avant dans les ténèbres de ses considérations historiques. »

Elle s’éventa rapidement avec un délicieux petit éventail où des amours gouachés poursuivaient des nymphes sur un fond d’arbres taillés en pyramide, et se tut. — Elle avait dit.

Je respecte fort ma vieille amie, et, le plus souvent, je la laisse discourir comme bon lui semble, mais, en vérité, il est des jours où, abusant de l’excuse que lui fournissent son âge et cette grâce fanée qui la singularise, elle passe la permission et parle trop insolemment d’un temps qui n’est plus le sien. Je crus de mon devoir de protester, et, m’installant dans un fauteuil, je me carrai comme pour pérorer tout au long.

Je tâchai d’abord de la faire revenir sur son premier grief.

« Les romans historiques de Paul Adam, lui dis-je, cette série qu’il intitule : Histoire d’un Idéal à travers les Siècles, et qui s’étend de Byzance, durant les jours de sa gloire, à Paris durant les heures contemporaines, ne sont pas des chroniques écrites par fantaisie, ni des paysages humains vus à travers des lunettes colorées. Point du tout. Les faits, les mobiles, les intentions ne sont pas déformés par l’œil qui les observe, et, en cela, je vous l’accorde, ils figurent par comparaison de fort mauvais romans historiques. Ce genre, que d’aucuns veulent aujourd’hui ranimer et faire refleurir, était, entre tous, le plus détestable.

« Un écrivain prenait quelque fable, plus ou moins historique par son essence ou ses entours, et la façonnait à l’image que lui proposait sa fantaisie du moment. Quel vilain portrait il nous donnait là ! Moïse, Vercingétorix, Pierre le Grand et Mme du Barry parlaient avec un esprit qui sentait de loin son dix-neuvième siècle. Leurs sentiments, leurs préjugés, leurs amours, étaient d’aujourd’hui, et, faute plus grave, leurs opinions politiques avaient le ton de celles que les chroniqueurs sérieux se sont faites rétrospectivement par la confrontation des textes. De plus, les héros des romans historiques sont toujours de merveilleux divinateurs. Cicéron, qui parle dans tel conte de l’antiquité latine, se doute bien, tandis qu’il se promène, pensif, sur le forum, que la loi du Christ sera la loi du monde. Saint Louis, sous son chêne, prévoit le code civil et en blâme avec esprit certains articles, et quel délice que d’entendre Christophe Colomb, traversant de nouvelles écumes, prophétiser la colonisation anglo-saxonne du nord de ce continent qu’il va découvrir !

« Voilà, dis-je, en levant les yeux vers ma vieille amie pour voir si elle m’écoutait toujours, voilà de la laide besogne. J’avoue que, parfois, elle prête à rire. Un auteur dérange volontiers Jésus-Christ ou Colbert pour le faire causer un moment avec le héros obscur d’une aventure galiléenne ou classique, et de grands hommes, exhibés ainsi pour un court instant, comme un acteur célèbre qui vient réciter une fable à un concert de charité, font piètre figure. — Cela me rappelle l’ironique et si facétieuse biographie de Napoléon que nous donnent MM. Cerfberr et Cristophe d’après la Comédie humaine. »