« Mais ce n’est pas cela que je vous demande ! et je n’ai que faire de vos interférences ! J’ai peut-être tort, mais les romans de Paul Adam m’ennuient. Les parlotes de bourgeois idéologues n’ont rien qui me séduise et, si elles ne valent pas plus cher, à ne considérer que leur style, les longues histoires de Dumas père m’amusent davantage. — Écoutez ! — La porte du fond s’ouvre, les courtisans se rangent, la marquise de ce que vous voudrez étouffe un soupir d’émotion, un homme chamarré annonce :
« Le Roy ! »
« Et on a envie de répondre :
« Je le marque ! »
« C’est toujours plus drôle que l’Enfant d’Austerlitz ! »
Notre muse manquait de sérieux. Je tâchai de le lui faire sentir.
« Vous badinez, mais votre plaisanterie est cependant critique. Voyons ! n’en venez-vous pas à mépriser bien vite le ridicule artifice qui donne aux romans historiques du commun le semblant de la vie et leurs grâces de parade. Rien n’est plus romanesque, paraît-il, qu’un adultère couché dans un lit célèbre et les mésaventures conjugales d’un prince du sang ont toujours de quoi intéresser le public. L’auteur prend ainsi la plus misérable intrigue, dont il ne voudrait certes pas pour un conte moderne, et la sauve en plaçant ses péripéties contre un décor que les images ont popularisé. L’alcôve ou le panorama font ainsi passer l’idylle ou la bataille. Paul Adam a visé plus haut.
« C’est une œuvre énorme qu’il a entreprise. Un idéal change suivant le cerveau qui l’a rêvé. Il se transforme ainsi que le fait une personne vivante. Il est une personne vivante, et, dans les romans de Paul Adam, il faut le considérer comme tel. Chacune des « volontés merveilleuses » qui le dictèrent à la foule y mit un peu de sa propre ressemblance et quand cet idéal grisa le petit Omer Héricourt, c’est, dans l’âme incertaine d’un enfant, d’un adolescent, presque d’un homme, d’obscures luttes qui nous sont décrites. L’idéal est parfois trop élevé. Pour atteindre à cette émotion dépensée que prône Paul Adam, il faut des forces vives qui se rencontrent peu aux époques de relâchement. On n’est pas impunément l’enfant d’une victoire, ou, du moins, risque-t-on de devenir l’homme d’une défaite. Et ne voyez pas, dans cette âme, un combat aussi intéressant (je prends le mot dans son sens le plus vulgaire) que parmi les méandres d’un roman parisien ?
« Intelligent et sensible, Héricourt est le reflet équivoque et mélancolique des temps troublés où il se développa. Il souffre de ne pouvoir se former à la ressemblance altière de ses aînés. Il plie sous les chaînes que jetèrent sur lui la famille, le temps, l’heure, les influences, et, s’il se désole d’être prisonnier, son indécision s’en accommode. L’époque ne permet pas d’imiter ces beaux caractères, tout raidis de volonté, qui l’entourent. Ils ne sont plus que les représentants superbes d’un monde en démolition, et le grand coup d’épée qui faisait à son homme une fière allure ne vaut plus que par sa beauté de souvenir. Il faut se composer un nouveau personnage, il faut innover dans les méthodes, il faut inventer sa conscience, et, pour un adolescent, la tâche est dure.
« Ballotté par mille désirs, mais tremblant d’effroi, Héricourt porte en lui une France nouvelle. Elle garde la défroque étincelante et scrupuleuse du temps où soufflait le vent d’épopée. C’est encore de quoi habiller de façon héroïque un jeune homme incertain de la qualité des parures. »