Ma vieille amie agita vivement son éventail et, après avoir créé autour d’elle un petit tourbillon, dit avec l’insolence du dieu qui parle dans sa nuée :

« Un idéal ? un idéal ! cela est fort joli. Paul Adam a donc fait l’histoire d’un idéal ; il nous a rendu les variations de cet idéal, il nous a montré le reflet de cet idéal en divers cerveaux humains. Très bien ! Vous oubliez seulement de me dire quel est cet idéal. Est-ce un idéal traditionnel ou romantique ? Touche-t-il à la morale ou à l’art ? Est-il… »

J’interrompis :

« Le définir est très simple.

« Un homme tue un autre homme ; une bête massacre une autre bête. — La force seule agit. Passons.

« Un homme évite l’attaque d’un autre homme ; une bête s’évade et dépiste une poursuite dangereuse. — La ruse seule est en jeu.

« Un homme est vainqueur d’un autre homme, sans armes, par la seule réflexion, par l’ascendant que lui donne sa pensée. — L’esprit seul est en jeu. La lutte s’est déplacée. L’émotion cérébrale a vaincu l’émotion physique.

« Un homme se trouve devant une statue. Il est subjugué. — C’est la dernière victoire ; celle d’une émotion de pensée.

« Voilà ce que prône Paul Adam.

— Et pensez-vous, sérieusement, qu’avec un tel point de départ Paul Adam arrive jamais à faire vivre ses personnages ? Rappelez-vous, mon cher, les romans de chevalerie ! Le héros éperonné, casqué, monté sur un beau cheval, armé d’un grand sabre, est tellement perdu dans le rêve qui l’occupe de conquérir une princesse que jamais, jamais, entendez-vous ? il ne songe à manger ou à dormir ! Les lecteurs des romans idéalistes ont une belle âme, je vous l’accorde, mais ils n’ont pas d’estomac (et ne voyez pas dans ce mot une basse plaisanterie) ; leur bouche n’est faite que pour le baiser, elle ignore la nourriture, leurs dents mordent mais ne mâchent point, leurs yeux regardent une belle, ils croiraient déroger, sans doute, en se fermant pour le sommeil ! Ces hommes sont de purs esprits ; dans leurs aventures, je cherche en vain ce trait de vérité qui me laisserait entendre qu’avec une âme ils ont un corps, comme aussi, dans leurs discours, ne trouve-t-on jamais cette phrase simple qui, non seulement exprime une idée, mais nous montre celui qui l’exprime. Qu’il parle lui-même ou fasse parler, Paul Adam ne cesse jamais d’employer un langage obscur.