— Il me semble, chère Madame, répondis-je, que sur ces deux points : vérité de caractère, vérité de style, vous faites par excès de sévérité une lourde erreur.
« Tel romancier nous décrit un personnage et nous nous ébahissons : quelle exactitude ! Tout est rendu, depuis la coupe de l’habit jusqu’à la palpitation des narines ! Quelle merveille sobre et précise ! — Donnez-vous la peine de regarder de plus près. — Oui, tout est rendu de ce que l’on voit quotidiennement des gens occupés de petites choses, tout est rendu de leurs gestes, du commun de leurs pensées, tout est rendu à un certain point de vue. — Encore une fois, Paul Adam cherche d’autres effets artistiques. Peu lui importe que l’un de ses héros apparaisse toujours dans notre souvenir avec une verrue sur le nez, mais il triomphe quand nous ne pouvons nous rappeler ce personnage sans qu’aussitôt nous soyons forcés de repenser ses pensées, de voir la direction de ses désirs et de connaître leur essence la plus subtile. — La ressemblance des héros de Paul Adam est celle-là même que savent donner les grands peintres et à laquelle les plus habiles d’entre les photographes n’atteignent pas. — Voulez-vous me faire dire que ces hommes sont dessinés plus grands que nature ?… Oui, cela est presque vrai. Leur démarche est parfois démesurée, leurs paroles, ils les jettent aux quatre vents, à l’aide d’une trompette immense, trompette de gala, toute tintante de grelots, enrubanée de soies rouges, de soies vertes, de brocarts, de bannières et de drapeaux qui sentent la poudre et en sont tachés ; une vive intelligence du monde les retient, un vent de sensualité folle les pousse ; ils ont le prestige des statues colossales qui voient plus d’horizon que nous. Ce n’est pas là notre humanité ?… Eh ! j’en suis bien fâché, mais c’en est une autre !… Et la façon dont elle est décrite nous donne à chaque instant de beaux exemples de ce mauvais style de Paul Adam qui vous trouble si fort !
« Sans doute, il n’est point parfait. — A l’époque où Paul Adam commença d’écrire, les néo-naturalistes parlaient une langue étrange, contournée, excessive, dure par le son et ridicule par le choix, les symbolistes ne parlaient aucune langue, ils balbutiaient difficilement un patois brouillé, liquide, affecté à l’extrême ; ils voulaient, par le placement de leurs vocables, rendre le tintement de la première goutte de rosée qui tombe dans un lys au crépuscule du Vendredi Saint et l’écho du soyeux murmure que faisaient, sur une dalle de porphyre, les sandales de Cléopâtre. Amusettes pour les Petites-Maisons !
De ces écoles, Paul Adam a gardé de mauvais ornements. La parure de son style reste défectueuse, mais le fond est excellent. Ce sont des broderies imparfaites sur une trame solide. Ce n’est pas un beau style. C’est un style musclé. Il ne coule pas, au hasard d’une fantaisie de malade, comme les déliquescentes extravagances de tel poète que l’on vanta. Si ses fleurs semblent parfois artificielles, ses fruits sont les fruits lourds d’un arbre touffu mais bien ramifié.
« Le style de Paul Adam ! Je gage que vous le reconnaîtrez sur quelque feuille que vous le trouviez. Il bouscule, fait crier, tranche, étonne, éblouit brusquement, puis caresse et soupire…
« Ce n’est déjà pas si mal pour un méchant style. »
Il y eut un silence, car je perdais haleine. Notre muse, qui tricotait allègrement sous la lampe, leva ses beaux yeux vifs.
« Mais alors, dit-elle, avec un petit sourire ambigu, Paul Adam serait, à vous entendre et suivant l’expression vulgaire dont vous vous servez parfois, un très gros monsieur ?
— Et je me souviens toujours, repris-je, sans vouloir prendre garde à cette interruption, je me souviens toujours, quand on parle légèrement d’un auteur dont la pensée, la force et la grande production devraient au moins inspirer le respect, à la vilaine figure que font ces jugements lorsqu’on vient à les rappeler quelque dix ans plus tard !
— Oh ! cher ami, voilà un mot cruel ! dans dix ans, songez donc combien ces choses me seront indifférentes ! Seule, j’espère, la voix des séraphins… »