Cochons victorieux ! cochons choisis ! cochons roses ! vous êtes au sommet de votre courbe ! Qui donc, à vous voir bondir ainsi, émules de Pégase, penserait aux bas articles des dictionnaires, faits à l’usage des hommes par d’autres hommes studieux, et où l’on voit que le terme cochon s’applique, dans la mauvaise société, aux êtres malpropres et répugnants ! Dites ! cochons ! vous traitez-vous d’hommes, les uns les autres, en témoignage de mépris ? Si je considère avec justice notre conduite, où trouverai-je le cœur de blâmer, et que dirait ma conscience quand elle sait trop bien que nous fûmes pour vous de mauvais frères.
Et je me souviens des jours d’obscure souffrance que vous endurâtes, et de cet individu de votre race (une truie, exactement) qui allaitait ses quatorze enfants, tandis qu’elle n’avait, l’infortunée, que douze tétines. Elle considérait d’un œil triste la fraction de sa progéniture qu’elle était forcée de vouer au trépas, et sa détresse était fort émouvante. J’ajouterai que la fermière vint prendre les deux affamés et les nourrit au biberon, ce qui l’obligea à se lever trois fois par nuit. D’ailleurs, elle n’agissait ainsi que par cupidité et non par amour, car elle usait, communément, envers vous de façons cruelles et me dit même, un jour, qu’il était mauvais de donner à un cochon plus de quarante compagnes durant le temps de sa vie. Une si forte affirmation, faite d’un ton doctoral et déplaisant, diminua à mes yeux la vertu de cette femme, qui, vis-à-vis de vous, jouait le rôle par lequel fut jadis illustrée la louve latine, nourrice de jumeaux.
Pourquoi les hommes vous forcent-ils, cochons ! à vous bauger en des lieux nauséabonds ? pourquoi restreignent-ils votre polygamie, quand il est de science courante que vous prisez les belles formes et qu’un rien d’embonpoint rose ne vous rebute pas ? pourquoi réservent-ils, à vous qui fîtes rire le roi Louis XI par vos gentillesses et, conséquemment, méritez les honneurs que l’on donne aux courtisans de choix, pourquoi, dis-je, vous réservent-ils l’opprobre le plus bas et l’insulte la plus aiguë ?
C’est ainsi que j’en arrive à croire que vous valez mieux que nous, et, à cette heure où, la foire s’éteignant, vous rentrez peu à peu dans l’ombre, je veille sur vos rêves. Maintenant, j’ai regagné mon logis et ma chambre ; pensif, je projette d’écrire sur vous un bel ouvrage ; déjà, je vous chante d’une voix intérieure, et, tandis que le plan de l’œuvre se dessine en mon esprit, un songe me visite, car j’ai glissé dans le sommeil.
Sur une plage, où se promènent des cochons de teintes diverses, je me trouve moi-même transporté. Je sais que je suis sur les bords d’une île légendaire, et, là-bas, dans le bois de pins où des cigales fredonnent, je reconnais le couple qui passe, enlacé : n’est-ce point la subtile Circé en compagnie du plus subtil Ulysse !… Mais ce sont les cochons qui forment le sujet de mon rêve. — Ils se promènent, parmi les bocages fleuris et les sources claires ; ils broutent ce pain de pourceau que, prétentieusement, on nomma plus tard : cyclamen ; ils conversent en langage secret, ils rêvent, ils sont heureux. Voilà plus d’une lune et demie que l’enchanteresse, fille d’Europe et d’Hypérion, les ravit à leur figure humaine et leurs allures s’en ressentent étrangement.
Parmi les compagnons d’Ulysse il en était d’intelligents et d’imbéciles. Les premiers, dans l’avatar, perdirent l’esprit, une âme d’homme ne pouvant se loger dans un corps de porc. Ils devinrent des cochons médiocres et sans distinction. Mais, un des plus jeunes matelots, célèbre pour sa belle simplicité, ce qui le faisait traiter en esclave, se trouva très à l’aise dans sa nouvelle peau, et celui-là devint un cochon d’esprit. — Quand je le vis, il s’essayait à dessiner des emblèmes sur le sable avec sa patte gauche d’avant. Bientôt, il s’éloigna, tenu à l’écart à cause de son génie. Ses compagnons, qui délibéraient depuis quelques instants, firent lentement le cercle, comme des enfants pour une ronde, mieux : comme les cochons de bois d’un vire-vire… Soudain, ô merveille ! ils se mirent à tourner en bondissant, et tous, à voix jointes, sous l’œil complaisant d’Ulysse et de Circé, ils grognaient une valse entraînante.
SUR L’INCONVENANCE D’OUTRAGER LES MORTS
aux Chercheurs d’inédits.
La tristesse de ce ciel d’hiver, la neige grise et l’incapacité où l’on est d’imaginer, même vaguement, ce que peut être un soleil d’août, m’incitent à méditer un peu sur certain poème de Jules Laforgue intitulé : Complainte de l’oubli des morts.
Cet homme nous est d’un aide précieux aux jours où il pleut sans répit, où la bise exagère, où le brouillard emmitoufle la ville comme avec un cache-nez de laine sale. A ces moments, si l’on n’a pas à portée de la main un album de Beardsley, pour fréquenter quelque princesse suivie d’un nègre, ou se faisant coiffer, ou cueillant d’impossibles fleurs avec des gestes difficiles, les vers de Laforgue et ses Moralités sont, pour l’âme, une excellente médecine.