Ce soir, je veux, avec Laforgue, plaindre les pauvres morts et détester les ouvreurs de tombes dont les journaux nous content chaque jour les affreux exploits. Hélas ! si le violateur de sépultures est puni par le code quand ses petits travaux ont le décor d’un vrai cimetière, si le gazetier frémit et s’indigne quand le crime est, simplement, de chercher, dans un cercueil de vieille dame riche, un bijou enlevé à la circulation, combien il change de ton, quelles fleurs ne cueille-t-il pas dans son memento de rhétorique, lorsque le sacrilège fut caché sous un masque pieux, ou que la sépulture violée était une sépulture spirituelle !
Les insultes subies par un cadavre se payent chèrement, les injures faites à une mémoire sont à l’ordinaire glorifiées et les souvenirs ne se plaignent pas plus que les cadavres :
Les morts,
C’est discret ;
Ça dort
Trop au frais.
Un auteur vient-il à mourir, qui brilla quelque peu et fut de bonne vente, il se trouve un grand nombre de gens à l’affût du moindre lambeau de papier marqué de son écriture. Les invitations qu’il envoya, les billets que reçut son cordonnier ou sa blanchisseuse, une carte de visite cornée de sa main, forment le fond de la collection ; les lettres à ses amis (celles où le tutoiement est employé sont plus précieuses), les réclamations aux éditeurs, en sont les joyaux. Le bibliophile gardera-t-il au moins ces reliques dans une cassette bien close, loin des yeux de la foule, pour sa seule joie ? Point du tout ! il les portera à la revue où il est agréé, les publiera, les illustrera d’une préface et de notes, et ceux qui liront cette feuille sauront que X…, le grand poète, décédé à la fleur de l’âge, portait des cols rabattus, dînait à huit heures, sautait de son lit du pied gauche, et, par aventure, qu’il souffrait de douleurs intestinales. — Aimables détails ! — Mais qu’importe ! — l’impunité du bibliophile est assurée :
Les morts,
C’est sous terre ;
Ça n’en sort