Voilà qui ne convient à qui que ce soit, et, déjà, on soupçonne ce témoin d’avoir quelque chose à cacher. Sa voilette est bien épaisse ! Pourquoi veut-elle partir si vite ? Cela est louche… — D’autant plus que l’ouvrier électricien, tenant beaucoup à ce que le trépas soit dû à l’électricité, est vexé de ne point trouver de plot dans le voisinage, et que l’arroseur accuse de ce décès subit le seul Phébus qui flamboie excessivement.
Entre tant d’avis divers, que, toutefois, vous pouvez peser à votre aise, quel avis suivrez-vous ? Entre tant de témoins, qui déjà mettent de l’amour-propre à n’avoir point tort et s’intéressent plus à leur version de l’accident qu’à l’accident lui-même, auquel donnerez-vous raison ?… Et, quand les docteurs auront apporté leurs expertises (toutes contradictoires) et mis leur point d’honneur à imposer une opinion, et quand les concierges auront épilogué, et quand, enfin, la grande voix du peuple se sera fait entendre, pensez-vous ? pensez-vous sérieusement, que la cause de l’accident sera mieux connue ? Car, au fait ! de quoi ce monsieur qui passait est-il donc mort ?
Eh bien ! transportez-vous maintenant par la pensée à quelques siècles en arrière et tâchez de savoir si Sémiramis avait le mollet bien fait, si Moïse était cornu et dans quel sens tournait la spirale de ses cornes, enfin si le troisième amant de Cléopâtre prisait l’oseille plus que la chicorée et quels étaient les motifs de cette préférence !
Ce petit préambule n’a d’autre but que de me rappeler plus vivement la charmante surprise que j’eus en lisant, pour la première fois, l’Introduction aux Études historiques que M. Ch.-V. Langlois écrivit en collaboration avec M. Seignobos. Ce livre, dont on a peu parlé, je pense, hors d’un milieu d’érudits, et qui a besoin du concours de la boîte des quais ou, comme il advint dans mon cas, de l’entremise d’un ami pour être goûté par des profanes, manque tout à fait de ces grâces romanesques qui séduisent à bon compte, et, sa qualité étant sans apprêt comme aussi celle des Questions d’Histoire et d’Enseignement de M. Ch.-V. Langlois qui lui servent en quelque sorte de marginalia, son excellence ne laisse pas de rester un peu nue.
Tout lecteur, connaissant peu les procédés et les ambitions des histoires d’aujourd’hui aura, je pense, le même étonnement lorsque MM. Seignobos et Langlois lui auront révélé leurs petits secrets. Le plus souvent, il sait (et cela d’une façon vague et timide) que l’histoire n’est plus un exercice d’orateur où une belle comparaison tient lieu de preuves et quelques concetti de documents ; — peut-être comprend-il que de Mézeray à Fustel de Coulanges, de Macaulay et Motley à Green et Seeley, on a fait des progrès et que la jeunesse, la passion, la bonne volonté, qui donnent, ailleurs, des résultats appréciables, ne suffisent plus, seules, quand il s’agit de débrouiller des questions historiques ; mais je crois que, si ce lecteur dont je parle a une âme honnête, il s’ébahira sans réserve ni honte et que l’Introduction aux Études historiques l’initiera, sur la façon de faire revivre les siècles échus, à des idées nouvelles.
Il fut un temps où l’historien devait avoir, avant tout, des qualités de conteur ; — aujourd’hui, s’il peut négliger d’un cœur léger l’étude, conseillée jadis, de la poésie épique et des dramaturges, s’il peut se passer des ouvrages généraux qui enseignent à écrire l’histoire comme on enseignerait la charité, par de pieuses exhortations, — il doit se rendre un compte exact de la qualité de sa tâche, qui n’a rien à voir avec la morale et tout avec la science. La spécialisation des sciences ayant chassé de l’histoire une foule de choses, tout se réduit à se rendre clairement compte de ce que l’on fait et ne rien faire malgré soi. C’est déjà tout un programme.
« Nous nous proposons ici, disent MM. Langlois et Seignobos dans leur Introduction aux Études historiques, d’examiner les conditions et les procédés et d’indiquer le caractère et les limites de la connaissance en histoire. » Certes, les idées développées dans ce livre doivent être la monnaie courante dans un monde de chartistes, mais, en France, le public conserve jalousement un goût déplorable pour l’éloquence, et, volontiers, il accorde plus de poids à une parole dite avec âme, esprit ou passion, qu’à une affirmation déterminée par de bons documents, bien classés et bien interprétés. Cela et l’amour des fleurs fit commettre de singuliers méfaits à des historiens dont les intentions étaient pures. Et, cependant, comment leur en vouloir, quand on est déjà charmé par un exorde vif et systématique et que le plaisir ne fait que croître lorsqu’on retrouve, au cours du livre, ces images fortes en couleur qui sont l’illustration des romans historiques et auxquels les poètes firent ajouter créance par la propagande de leurs chants ?
En vérité, c’est s’engager en une dangereuse aventure que de vouloir, de nos jours, composer la plus humble monographie. Même Hubert Howe Bancroft, qui écrivit, à l’américaine, les trente-neuf volumes de son History of the Pacific States, ne put résister, malgré son arsenal d’armes scientifiques et de précision, au plaisir d’orner son œuvre d’agréments divers, choisis dans les bons auteurs. Supposons pourtant le cas d’un auteur qui se serait dépouillé de tout orgueil, imposé une forte discipline et résigné, par un héroïsme singulier, à ne point s’exagérer la valeur des documents qu’il possède, quelles sont les épreuves qui l’attendent avant même qu’il ait écrit la première page de son livre ?
M. Langlois nous en donne l’effrayante liste.
Et d’abord, les bibliothèques sont incomplètes, les lexiques mal faits, les récits inexacts. Les quatre documents qu’il a trouvés et qui lui donnaient le précieux appoint d’une opinion unanime sont copiés sur un original qu’il ignorait et, par ce fait même, perdent toute valeur. Reste ce document original. Est-il authentique ? Une supercherie est délicieuse lorsqu’elle crée Clara Gazul, actrice espagnole, Hyacinthe Miglanovitch, barde illyrien, ou la pieuse Bilitis. — Elle est honteuse quand, œuvre de faussaire, elle donne lieu à la méprise dont Daudet nous conte les épisodes réjouissants dans l’Immortel. — Sans avoir la robuste foi de Michel Chasles, qui collectionna des inédits de Vercingétorix, Sapho et Marie-Madeleine, un historien risque toujours d’être pris au piège de son document, et, chaque année, une critique sévère rend à la légende des anecdotes que l’on croyait appartenir à l’histoire.