Une nuit de grand’ lune.
… Et, ce soir, tandis que ma gouttière pleure par brusques sanglots et que le vent s’amuse tristement dans les cheminées, je songe que bise et pluie sont peut-être la voix des morts qu’on outrage.
LE CHARTISTE ET LE CONCIERGE
Un homme tombe dans la rue et meurt sur le coup. Il y avait là peu de témoins : une blanchisseuse qui allait à son travail, un député socialiste, une jeune femme vêtue avec élégance, un ouvrier électricien et… qui encore ?… mettons, si vous voulez, un arroseur.
A tous ces gens, on demandera leur opinion sur le décès du passant, car le passant était un personnage politique de valeur qui siégeait à droite et dont le brusque décès ne laisse pas d’être important. Or, la blanchisseuse, trop émue pour fournir un avis avec précision, parlera de la maladie de cœur que le saisissement lui a sans doute donnée. Elle s’occupe d’elle-même et se voit seule en cause. Lui apprend-on la qualité considérable du défunt, aussitôt elle n’a plus rien vu, elle devient muette, elle craint d’être compromise. La laisse-t-on en paix, sans interrogatoires, comme si on ne se souciait guère de son témoignage, la voilà transformée. Un puissant orgueil la possède. Elle pense avoir son portrait dans les gazettes, des journalistes à son seuil, sa page d’histoire. Elle a tout vu. Elle seule a tout vu. Ni l’ouvrier, ni l’arroseur, ni le député socialiste n’ont pu rien voir et la jeune femme bien vêtue fait un récit mensonger.
Le député socialiste répond avec plus de réserve. La réserve est même la seule chose qui importe. Le mort siégeait à droite. On doit du respect aux morts ; pourtant, il convient aussi de saisir toutes les occasions qui se présentent pour prêcher la bonne parole, aussi, à voix basse, donnera-t-il quelques anecdotes qui discréditent affreusement la victime et se terminent toutes par ces mots :
« D’ailleurs, mettons que je n’ai rien dit. »
Raisons politiques !
La jeune femme vêtue avec élégance, désireuse surtout qu’on ne la remarque pas, car elle sortait de chez son amant, tâche à rester dans le vague :
« L’homme passait. Il est tombé. On m’a dit qu’il était mort. »