Ce que Verlaine disait de la rime s’applique si bien à d’autres sujets !
Les phrases n’ont plus la cadence honorable qu’on leur connaît. Elles ne marchent plus, elles gigotent. Les mots sont placés au petit bonheur. La période se développe comme elle peut ; on y fourre tout ce qu’on trouve. C’est compacte comme du mastic. Quand l’auteur, malgré sa folie, a du talent, les trouvailles sont parfois heureuses, mais que diriez-vous d’une moisson de fleurs pressée dans un petit coffret jusqu’à former une pâte vaguement odorante ? Le livre, construit suivant cette méthode, fait plutôt l’effet d’un mont-de-piété que d’une œuvre d’art, et le dictionnaire dont l’auteur se servit présente vraiment l’aspect d’une Histoire des Martyrs.
Il faut savoir gré à Jean Moréas, qui paraît préférer Malherbe aux poètes Style moderne, d’avoir écrit un livre de poèmes lyriques auquel l’exactitude et la prudence de l’expression donnent, avec le choix du sujet, une espèce de force tranquille. De ces qualités nous étions tout à fait déshabitués, après tant d’ouvrages dont les auteurs nous grisèrent de boissons si nombreuses et de mélanges si américains que nous en venions bientôt au dégoût d’une ivresse absurde et sans rêves.
CONVERSATION AVEC UN ARBRE
Les paysages du Berkshire valent surtout par des arbres un peu centenaires, arbres forés, tragiques, dans le tronc desquels de très vieilles hamadryades achèvent de se dessécher. Ces derniers jours, elles m’ont raconté, à voix basse, de singulières légendes, tandis qu’à l’horizon des ramures le soleil déclinant édifiait un ciel de Turner.
Hier, je venais de porter sous un chêne deux ou trois livres d’essence analogue, bien que fort différents par leur premier aspect, et, couché dans l’ombre verdâtre, je comptais lire, au hasard du doigt et de l’œil, certains passages pour me trouver soudainement transporté dans quelque région où il ferait bon vivre avec un songe et où l’on découvrirait sans peine de quoi bâtir un article critique, mais, comme j’admirais la décoration tortueuse de toutes ces branches qui me servaient d’abri, la divinité de l’arbre, écartant sa robe de mousse et d’écorce, me laissa voir son vieux visage encore harmonieux qui semblait vraiment être la figure de la Longévité. — Sous le regard des prunelles vert de rêve qui me souriaient, je baissai les yeux avec modestie, car il est toujours troublant d’être considéré par une déesse. — Soudain, remuant faiblement ses lèvres d’ombre qui paraissaient souffler la poussière des temps, elle dit :
« Que pourrai-je te conter aujourd’hui ? Te dirai-je quelque belle histoire sylvestre du siècle où j’étais petite fille, où la main d’un soldat de Rome fit plier mes jeunes rameaux ? Te dirai-je mes secrets et comment on fabrique, avec l’œuf d’une poule noire couvé sous une conjonction heureuse de la lune et d’Aldébaran, la mandragore californienne ? Veux-tu parler du népenthès, de l’aconit, de la belladone, du pavot noir ou de ces livres que tu tiens sous ton bras et que tu tâchais de parcourir d’un air fatigué ?
— Voilà qui me convient, m’écriai-je, si tu m’aides à faire mon article. De ta voix chaude et légère tu me dicteras des phrases pleines d’équité. Je veux être injuste aujourd’hui, mais j’ai honte de ce désir.
— Comment ! dit l’hamadryade, la nature ne t’inspire donc pas l’indulgence ? peut-on user de sévérité quand le ciel sourit ? Tout au plus aurais-je compris que tu ne pouvais critiquer par besoin de créer… et… vraiment… sous ce bel azur, ne sens-tu pas une ode naître en ton esprit… une ode où, par exemple, tu ferais ma louange ?
— Oh ! pas du tout ! répondis-je, et, d’ailleurs, tu n’y entends rien ! L’été venu, un mortel, qui exerce le beau métier des lettres et n’a rien pu faire qui vaille durant les mois urbains, aspire volontiers au repos des champs pour achever cette œuvre curieuse dont il a tant parlé devant les tables des brasseries, mais il est rare que sa retraite soit fructueuse et je ne sache pas qu’il arrive souvent à rassembler ses rêves loin du monde familier que lui faisaient les réverbères, les automobiles et les marchands de journaux du soir. Ah ! pour m’inciter au travail, qui me rendra ce doux cri : « La Presse ! deuxième édition ! importantes nouvelles ! » au lieu du vagissement de la brise entre tes doigts !