— Comparer !… dit l’hamadryade stupéfaite… comparer les bruits vulgaires de la rue à mes divins murmures ?

— Je ne compare pas ! j’estime et je préfère. Vois-tu, ma bonne ! la campagne est indiscrète et veut constamment se mêler à celui qui l’accoste sans bien la connaître. J’entends la vraie campagne, celle où l’on fane, fauche, moissonne, et non ces lieux où les lacs, les sources, les cascades et autres jeux de l’onde ne sont que prétextes à casinos et sénats de rhumatisants. — Voici un jeune homme qui a quitté Paris pour laisser pousser sa barbe et fleurir son talent ; assis dans une ombre de branches, non loin d’un sillon et d’un pré que fréquentent des vaches paisibles et gonflées, il espère quelque bucolique savoureuse et rêve mollement, comme l’on rêve dans les romans de Mme Sand. Loin des visites importunes et des embarras de Paris, il voudrait décrire une idylle, fixer les douces réponses que se font deux amants, vanter les mérites d’un roman nouveau, quand une guêpe vient effrayer sa veine par un bourdonnement guerrier. Alors il constate que son corps est devenu le terrain de manœuvre de mille insectes, que des fourmis essayent une route nouvelle au dos de son veston, et que, de cette plante grimpante et fleurie qui pleure sur lui des larmes sucrées, sont descendues de petites bêtes rouges qui attaquent cruellement ses jambes. Il se secoue du mieux qu’il peut et tâche à retrouver le calme, mais c’est en vain. Trop de poules caquettent autour de lui en cherchant dans l’herbe leur ver quotidien ; des moustiques offensent ses joues ; un coq, satisfait et victorieux, chante brusquement à ses oreilles ; déjà une araignée se suspend à son pied, et, maintenant, dans le champ voisin, un ruminant agite vers lui ses cornes comme pour engager une tauromachie. — Il fuit, et c’est le meilleur parti qu’il pouvait prendre. Oiseuse tentative que de chercher une inspiration directe et de cultiver l’adjectif en plein air ! Rien ne vaut, pour travailler d’un esprit libre, soit que l’on crée ou que l’on juge, la barrière de quatre murs et le regard doré d’une lampe.

— Que fais-tu donc, dit l’hamadryade, des belles sensations que la nature donne et qui forment le plus clair de votre littérature descriptive ?

— Je les garde en moi et les laisse mûrir. Un paysage, si beau qu’il soit, ne doit pas être rendu en mots par des procédés photographiques. Il est inutile de forcer les lettres à rivaliser avec les beaux-arts. Là n’est pas leur rôle. Le vocable ne doit point être confondu avec la touche de peinture et je pense que, dans le roman, l’impressionnisme n’a vraiment rien donné qui vaille. Pour faire voir la nature à l’aide du discours, avant de s’occuper des couleurs, il importe de fixer les plans, et l’on ne saurait disposer un paysage avec justesse qu’en le déformant. La mémoire artistique a ses façons de retenir. Elle résume. Certes, il est utile de savoir regarder, mais il est indispensable de laisser un classement se faire dans le butin de nos visions, et, plus tard, nous remarquons avec stupeur qu’un paysage, décrit par nous, loin du modèle, prend le relief et la vie que nous rêvions de lui donner à l’heure où nous tâchions en vain d’animer les froides notes, si justes, mais si mortes, que nous avions prises sur place.

— Je n’en reste pas moins votre muse, dit l’hamadryade à voix basse, et, bien que vous me fassiez subir mille avatars singuliers, je finis toujours par me reconnaître dans le portrait que tes frères ou toi vous avez peint. Va ! ne critique pas, ce soir ! viens ! viens dans mes branches ! Nous parlerons des eaux souterraines qui donnent la sève aux arbres et aux poèmes, de la brise qui souffle dans vos vers et dans mes frondaisons, de l’étang bleu qui reflète aussi bien les rêves que les nuées…

Chantons aussi la vieille terre !

Elle a du bon.

BUBU AU MOUCHOIR

Maurice Bélu naquit dans le quartier de Plaisance et ce fut sans doute sous une heureuse étoile. Si Mme Bélu, lorsqu’elle donna le jour à un tel fils, ne fut pas ravie en une sainte extase, si nul personnage divin ne descendit du ciel pour prédire à sa lignée une gloire durable, c’est qu’à Paris de telles manifestations ne trouvent leur place que dans les vaudevilles, — mais les fées se conjurèrent autour du berceau et dotèrent l’enfant de vertus éminentes.

Celle de ces dames qui protège les athlètes de foire et les champions lutteurs lui donna la force des bras, l’assurance du regard et une démarche décidée ; c’est grâce à elle que, plus tard, il put inscrire sur son blason cette fière devise : Petit, mais costaud.