Les héroïnes de Charles-Louis Philippe sont ainsi. Elles sont tout à fait prostituées (vous ne sauriez croire combien !), elles ont servi à tant de bouches qu’elles en ont perdu le compte, et pourtant il me semble qu’elles émeuvent encore !

Connaissez-vous les bergeries de Gessner ? — Les dialogues de Bubu leur ressemblent, mais vous relirez plus volontiers ceux-ci que celles-là, car souvent le style se relève et, dans un passage qui forme un fier couplet, atteint à la vraie vigueur.

Voici un raccourci, mordu à l’eau-forte, qui, n’est-ce pas ? est une bonne description d’agonie.

« Jean Méténier mourut à l’hôpital, à l’âge de quarante-neuf ans. Il se coucha un soir, lourd comme une pierre, et, pendant quatre jours, se tordit à cause de ses coliques de plomb. Puis il crispa ses poings, s’étendit sur le dos et sentit peser ses sept enfants dans son crâne : Marthe avec deux gosses, Berthe avec Bubu, Blanche et Saint-Lazare avec toute la gueuserie, Gustave collé à la grande Marie qui suivait souvent la feignantise, les trois petits gosses qui mangeaient tant de pain et qui restaient là avec leurs becs ouverts de moineaux, — et mourut, les dents serrées et la gueule en avant. »

Parfois aussi Charles-Louis Philippe touche au rire par un procédé classique et qui donna souvent de bons résultats. Présentez, dans un vêtement de coupe correcte, un homme du monde et, durant une conversation frivole, faites-le soudain parler comme un charretier. Si la scène est bien menée, elle fera rire. Pareillement Charles-Louis Philippe nous donne avec Bubu le portrait du pur souteneur. Il en a le vêtement, la démarche, les préjugés, les occupations enfin, et, cependant, à certaines heures de sa vie, il parle avec la retenue, la mesure d’un gentilhomme. — On rit.

Au fait ! rit-on ? Peut-être, mais d’un rire bien singulier !

Les moments où Bubu a de la courtoisie étant parmi les plus tragiques du livre, la gaîté que donnent ces formes de langage devient sinistre par ce qu’elle sous-entend. C’est une gaîté que le lecteur garde pour lui ; qu’il goûte, mais n’exprime pas. — Si la joie finit par des larmes quand elle est trop vive, elle finit de même quand elle est trop mélangée, trop obscure. — Il se trouve dans Bubu des passages presque drôles qui furent écrits pour émouvoir plus profondément qu’une déploration, et qui y parviennent.

Tel qu’il est, ce livre reste une œuvre intéressante dont le passage de quelques années donnera le juste prix, soit que Bubu soit retenu, soit qu’on l’oublie, soit que l’auteur, par une œuvre plus forte le fasse oublier, — mais nous pouvons le regarder comme une curiosité esthétique des plus attachantes et qui a toujours,

Pour qui s’en montre digne, un réservoir de larmes.

LES DIEUX LARES