En feuilletant le Voyage d’un Naturaliste de Darwin, je me suis arrêté au passage suivant :
« Après une course assez longue sur des laves récentes et fort rugueuses, nous atteignons le lac où les Espagnols que j’accompagne vont faire leur provision de sel. Ce lac est absolument rond et bordé de magnifiques plantes qui miroitent. Il y a quelques années, les matelots d’un baleinier assassinèrent leur capitaine dans cet endroit retiré. J’ai vu son crâne au milieu d’un buisson. »
Comment peut-on exiger du lecteur de ces lignes qu’il se penche ensuite sur une couverture jaune à trois francs cinquante et tâche à rendre compte des émotions qu’elle réunit ? Pour ma part, je me sens incapable de penser à autre chose qu’à ce fragment. Cette saline, ces Espagnols, ces plantes qui miroitent, et ce crâne dans un buisson me passionnent autrement que tel ou tel récit de mœurs contemporaines. Pourtant, il ne faut point trop prolonger cette lecture. Darwin, après avoir superbement décrit, dans le décor de ces parages difficiles, les mœurs des tortues et les divertissements auxquels se livrent de délicieux petits alligators, commente durant trop de pages les variations de son thermomètre, et cette discussion paraît un peu traînante.
Vraiment, les savants en voyage devraient, entre deux coups de sonde et pour égayer un peu leurs observations météorologiques, s’attarder plus souvent à décrire les fleuves, les cratères, la végétation et les nuées qui sont l’ornement du pays qu’ils explorent. Quand, par hasard, ils y consentent, leur regard clair et l’absence de souvenirs livresques donnent des paragraphes d’un relief étonnant. Je préfère, à tel poète jeune et content de lui, qui, même pour nous rendre l’aspect d’une fleur, nous parle de son âme, tel botaniste aride qui dresse, à propos de cette même corolle, un procès-verbal sans grâce, cruel, mais exact.
Je ne sais, mais il me semble qu’un symbole, entre les plus parfaits qui se puissent trouver, se gâte par l’appropriation que s’en fait une duègne d’âge et respectable en sa tenue. — Est-elle vierge, le mal a plus de poids. Ce qui nous charmait naguère nous rebutera, car il est des choses qu’il faut laisser fleurir librement sous le grand ciel. Un savant seul a le droit de les étiqueter. Il les flétrit moins qu’un autre.
Je connais une corolle que la lumière du matin se plaisait à orner de cent façons nouvelles et dont les pétales au frais semis de pierreries faisaient mon enchantement. J’avais pour tâche quotidienne d’en admirer la parure frêle que composaient, avec des fils de la Vierge, la rosée de verre et le soleil. Or, un savant vint à passer, il vit la fleur, me la nomma (ce fut un peu pénible), puis, après en avoir pris délicatement la taille, le diamètre et la circonférence, la photographia et s’en fut. La fleur était sauve. Déjà je me réjouissais, quand une fille survint, passionnée de botanique sentimentale. Elle cueillit la fleur, la posa entre deux feuilles d’un papier qui en but jusqu’à la plus fine essence, qui se nourrit de ses couleurs en effaçant ses formes. Cette corolle mauve rappelait, paraît-il, un chaste souvenir d’amour. Elle doit exister encore, poussiéreuse et séchée, dans un tiroir, près d’une mèche de cheveux et d’un brouillon de lettre, mouillé de larmes.
La personne qui commit ce crime est vertueuse. C’est tant pis. L’eût-elle été moins, je lui eusse dit d’aller, vers l’heure où le jour déborde par-dessus l’horizon des collines et coule entre les bois moussus, près de l’étang que les grenouilles animent de leurs chants, et d’y chercher une fleur semblable. Elle l’aurait trouvée avec son petit fardeau de perles, se faisant valoir sous un rais de jour, minuscule, émouvante, jolie, si jolie que l’heure, la brise et la trame d’araignée conspirent afin de la mettre en valeur, si pathétique, si noble, si simple surtout, que l’on voudrait poser un doigt sur la bouche et passer… passer, sans plus, — pour ne point déranger, fût-ce par un geste ou un soupir, cette pure beauté.
Oh ! laissons les fleurs vivre seules dans les bois. Ne leur amenons point d’admirateurs, fût-ce le plus intelligent, celui dont on prise la mesure et le goût. Malgré lui, d’un mot brusque et brutal, il gâterait tout le paysage, ou, en s’efforçant de bien concevoir le détail (teinte de pollen, courbe de tige) qu’on lui propose, il l’élargirait en généralité et, aussitôt, trouverait à parler de Dieu.
La fraîcheur, le charme, une éphémère perfection ne veulent pas être fixés avec trop d’insistance. Un savant définit ces choses, il les transporte sur un autre plan, celui de son esprit exact… Un homme du commun s’appesantit sur elles et, voulant les bien entendre, ne fait que les flétrir.
Pour aimer la nature dans ce qu’elle a de plus intime et de plus délicat, je pense qu’il convient d’avoir envers elle certaine retenue de bon goût, celle, à tout prendre, dont on use à l’égard d’une femme un peu altière, mais charmante, que l’on veut aborder sans présentation. Il faut agir avec discernement, ou, pour mieux dire, il faut simplement avoir de l’usage. — Gardons-nous de trop interroger les arbres, les eaux des bois, les eaux de l’air ; ne parlons pas sans préambule aux pierres qui semblent dormir, mais, si une courtoisie prudente est recommandable quand on veut converser avec Cybèle, sachons, d’autre part, nous tenir dans une juste mesure et n’allons pas, sous prétexte que le saule et l’étang sont choses vivantes, les trop diviniser et leur donner figure humaine. Celui qui voit au fond de chaque source un visage triste et timide, sous toute écorce, une nymphe enclose, et, dans les vallons, la danse des oréades, ne saura bientôt plus voir l’onde dans sa joie et les libres jeux de l’écume, ni ne pourra-t-il entendre les accents plaintifs mais vraiment forestiers des chênes que la tourmente agite, si bien qu’à trop y mêler des voix de nymphes le murmure continuel de la montagne perdra pour lui son sens mystérieux.