Savants qui décrivez la nature et n’avez pas lu Jean-Jacques ! je vous aime et je vous loue ! Quel soulagement de voir qu’il est encore des gens de bien pour qui le monde extérieur n’est pas une vaine apparence, pour qui une fleur est une fleur, non un symbole spécialement inventé pour eux, et qui savent à n’en pas douter que
La nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles,
… mais qui ne s’efforcent pas de traduire ces paroles, exprimées en langage de feuilles, de lac ou de nuée, par des vocables trop nettement humains ; enfin à qui la lune ne fait pas de signes, à qui les iris ne posent pas des devinettes et qui n’en posent pas aux iris, qui n’ont pas foi dans les satyres des contes mal contés et ne sont pas crédules aux radotages des jeunesses hystériques !
O vous qui voyez les arbres avec leur écorce et n’apercevez jamais la naïade dans les petits ruisseaux ! dites-nous la nature en sa vérité ! Apprenez-nous à lui parler avec politesse, sans trop de romantisme et sans toujours la considérer comme un miroir de nos émotions ! Bientôt, dirigés par vous, nous profiterons de vos enseignements. Ces duvets qui flottent dans l’air quand le printemps éclate en fleurs et en parfums, nous les laisserons poursuivre leur hasardeuse route sans leur imposer un destin. De cela, le vent, l’averse et la bête se chargent mieux que nous et tous les nids se font avec ces duvets qui passent.
D’ailleurs nous avons les nôtres, qui sont faits pour nous. Si l’oiseau happe une plume dans la brise pour en garnir son nid, notre foyer n’est-il pas orné de façon analogue ? Les souvenirs, les rêves, les beaux regrets flottent constamment devant nos yeux ; nous les cueillons au passage et ce sont eux qui font le charme des veillées. Ah ! si l’on ne pouvait rêver d’aventures au coin du feu, parlerait-on de la douceur de rester chez soi ? Si nous ne pouvions charger nos dieux lares de bijoux exotiques, les chéririons-nous d’un si grand amour ? Un fauteuil près de l’âtre est le meilleur endroit où se blottir pour se trouver ailleurs, et les forêts d’Amérique, avec leurs grands arbres squelettes, sont si belles à imaginer, vertes, vierges et vivantes, au pied de la Cordillère qui fume par ses volcans !
LES JARDINS, LE FAUNE ET LE POÈTE
pour Octave Maus.
Je voudrais parler de certaines façons qu’il y a de transcrire un paysage en poésie, mais, au lieu de cueillir des exemples, ici et là, à travers l’histoire littéraire, je les choisirai pour la plupart dans les œuvres d’auteurs contemporains qui surent animer d’anciens rêves éteints, redire les fables où les sources sont vivantes et les arbres enchantés, et rendre enfin le charme des grands parcs disposés en vue d’un noble effet, des allées que ferme un horizon artificiel, coupé d’une nymphe neigeuse, des ifs taillés, des colonnades blanches et des jardins bien disposés.
Au juste, j’entreprends de noter comment certains auteurs s’y prirent pour nous faire connaître en prose ou en poésie l’émotion qu’ils ressentaient devant la nature ; — et c’est Henri de Régnier qui m’occupera d’abord.