Il a su nous révéler de nouveaux aspects du parc de Versailles, des aspects qui lui sont personnels, mais sa muse, qui se plaît à dessiner plus d’un décor, lasse du sable que le rateau nivelle, va souvent courir dans les forêts d’alentour, dans le bois sacré, cher à ces déesses dont Chavannes nous donna l’image. — Et, là, nul arrangement, rien de concerté, point de marbres, point de plates-bandes ni de perspectives autres que celles que nous présente la nature. On dirait que l’homme n’est jamais venu dans cette région… j’entends l’homme moderne. Mais écoutez !… écoutez bien la brise ! — Ce n’est point aujourd’hui ce bruit d’ailes rapides qu’elle fait, ce bruit de fuite et de frôlement auquel nous sommes habitués, qui nous charme pourtant et parfois nous force à frissonner quand il passe avec le crépuscule… Non ! les arbres murmurent de façon plus distincte ; à chaque mouvement de l’air nous entendons mieux leurs paroles divines, nous en comprenons même la plus faible inflexion… Et c’est l’hamadryade d’un bouleau qui se plaint de rester engaînée, c’est la nymphe d’un chêne qui chante d’allégresse parce que la rosée se lève autour d’elle aux premiers sourires de l’aube, — et que cela est beau. — Voyez aussi quel pouvoir a le génie poétique… Cette impression que les prosateurs rendent avec peine et de manière insuffisante par tant de phrases, Henri de Régnier nous la donna maintes fois, dans son livre, parfaite en une strophe ou un vers !

Vraiment, il sait diviniser un paysage en ne retraçant que les traits éternels de l’arbre ou du sentier. D’ailleurs, et quel que soit le procédé qu’on emploie, l’étude d’un point de vue, d’un décor naturel, dès qu’on le transporte en rhythmes, offre de très singulières difficultés. C’est là que les poètes trébuchent. Tant qu’il est question de n’émouvoir que par le spectacle de ses passions, de ses regrets, de ses souvenirs, tant qu’il ne s’agit de parler que d’espoir ou d’amour, sans plus, — avec certaine facilité et quelque talent, un poète arrive aisément à être médiocre (je veux dire, à paraître bon), mais, quand il veut dépeindre ses émotions dans leurs rapports avec le monde extérieur, nous montrer sa douleur autre part que sous une lampe, rire, pleurer, se souvenir en plein air, le front dans la brise et les poumons gonflés, — c’est alors que les habitants du Bas-Parnasse défaillent, et que ceux-là seuls qui ne s’effrayent pas de l’air des cimes, de cet air difficile à prendre en soi dont nous parle Byron, donnent leur mesure et se révèlent en leur beau.


Il est quelques façons très diverses de mêler la nature à la poésie. Nous en trouvons certaines dans la Cité des Eaux, et j’aimerais que l’on prît goût, au cours de ses strophes, à considérer les images de fleurs, de fontaines, de forêts et de flots que le poète nous offre, ainsi que la façon dont il nous les offre, avec ses manières de les peindre, — et, si j’ai donné comme titre à ces pages : Les Jardins, le Faune et le Poète, c’est qu’aussi bien ces trois mots me semblent-ils convenir aux trois modes que le poète qui nous occupe a de chanter.

Et d’abord, avons-nous assez entendu divaguer sur l’automne ! — Demandez à douze poètes de chanter un mois de l’année. Croyez-moi ! onze d’entre eux choisiront un mois d’automne. Le douzième se plaira peut-être, par bizarrerie, à célébrer février ou mars, et sans doute qu’il le fera mal. C’est qu’il semble que l’automne soit plus poétique, que le regret aille bien avec les feuilles mortes, et que nous soyons, malgré nous, toujours médusés par la complainte où M. Charles-Hubert Millevoye, poète d’Abbeville, nous tira des larmes en parlant, sinistrement et pour l’éternité, de la chute des feuilles.

Dans la même catégorie se place l’automne du jour, le crépuscule, sur lequel on a tant de fois déraisonné… Il suffit que l’herbe se nuance d’ombre, que le rire des fontaines se module en plaintes et que la fleur paraisse plus lumineuse dans son feuillage à mesure que le jour s’enfuit, pour que les poètes sentent en eux-mêmes toute une petite ébullition de mots.

Que leur parlez-vous de couleurs vives, de décors contrastés ! Vous choqueriez leurs âmes trop sensibles ! On dirait que la mer ensoleillée les aveugle plus que d’autres, qu’ils tiennent volontiers pour une vertu indiscrète le solennel éclat d’un marbre blanc, que certains couchers de soleil très sanglants les épouvantent, et qu’il est des aubes d’une extraordinaire pureté qui leur font perdre patience. — Ils éprouvent à l’égard de ces aspects francs et forts de la nature ce malaise qui saisit les mauvais orchestres quand survient un mouvement trop rapide. En un mot, ils ne savent peindre (et cela faiblement) que l’année à son agonie et le jour à son déclin, parce qu’il leur vient alors une façon de pitié molle et de complaisance affectée qu’ils font passer très bien pour de l’inspiration.

De grâce, ne croyez pas que je veuille un seul instant médire de l’automne et du crépuscule qui sont deux institutions excellentes. Nos meilleurs poètes leur doivent quelques-uns de leurs plus beaux enthousiasmes, et Henri de Régnier a souvent chanté de façon merveilleuse les ors roux de la saison mûre et les cendres du jour, mais, que voulez-vous ! cela ne laisse pas d’être agaçant que de voir l’automne et le crépuscule considérés par certains poètes comme des placements de tout repos, sans que pour cela les vers qu’ils en tirent soient meilleurs, — ils n’ont que cette séduction à laquelle un léger apprentissage fait facilement parvenir.

Ajoutons que, dans ces paysages d’une mélancolie bienséante, on peut relever un trait que je passais d’abord : ils excitent prodigieusement la mémoire. — De quoi voulez-vous qu’un poète mineur se souvienne quand un cruel soleil lui meurtrit le front et lui impose le seul aspect de son aveuglante splendeur ? En pareilles traverses, il ne songe qu’à demander quartier. A l’encontre de ces brutalités, combien il prise mieux un crépuscule d’automne, qui caresse sa fièvre comme une onde lente et, par sortilège, évoque en lui toutes les phrases grises, opalines ou vert de mousse qu’il a déjà lues dans les œuvres d’autrui !…

Voilà-t-il pas un puissant argument pour qu’il commence son nouveau poème ?