Il semble, en vérité, que, pour parler dignement de la nature, pour la faire revivre avec toutes les correspondances qui nous rattachent à elle, il faille prendre un parti, de même que le peintre, étudiant le sujet du paysage qu’il va peindre, choisit avec soin son éclairage et son point de vue, afin que rien dans sa toile, ni lignes mal croisées, ni couleurs effarées de se trouver côte à côte, ne nuise à l’effet qu’il veut produire. — En poésie, le parti le plus simple serait peut-être d’ordonner la nature, de la composer, en un mot, de la disposer suivant les courbes que l’on donne aux jardins. Mais gardez-vous de croire que ce soit là se faciliter la tâche, ou enlever à l’œuvre de la fièvre ou de l’émotion ! — Simplement, c’est une loi qui s’impose au génie inspirateur, le dirige, le règle, en modère les écarts trop violents, les foucades inutiles. Par elle, l’émotion est resserrée comme dans un étau et la strophe soutenue, maîtrisée, peut montrer en pleine lumière toutes ses vertus. — C’est, à tout prendre, quelque chose dans le genre de cette fameuse règle des trois unités que nos dramaturges classiques acceptèrent de si bonne grâce, bien qu’elle fût gênante et que la foi d’Aristote ne laissât pas d’être douteuse sur ce point, — parce qu’ils voyaient en elle ce triple lien salutaire qui forçait à penser plus puissamment pour que la pensée jaillît plus claire, — à sentir plus profondément et non à fleur de peau, pour que la passion fût à la fois plus discrète et plus vive.
Je ne relèverai même pas l’absurde critique qui accuse cette méthode d’être purement « littéraire » et de manquer de sincérité. C’est là une fadaise… Nous est-il jamais venu à l’esprit de dire d’un homme qu’il manque de sincérité parce qu’il a dans ses façons de la courtoisie et de la mesure ?
Cette méthode d’ordonner une description de façon architecturale fut celle de nos poètes didactiques, mais, hélas ! s’ils avaient en partage toutes les qualités de l’honnête homme, celles-là, par contre, leur faisaient défaut qui forment le plus clair du génie d’un poète ou même d’un écrivain.
Pour sévère qu’elle soit, une loi de ce genre ne laisse pas cependant que d’offrir un double avantage. D’abord, comme elle suppose une profonde connaissance de la matière traitée, elle évite ces descriptions faites en chambre, loin de l’objet décrit, ces flots, ces nuages chantés entre quatre murs par un homme qui jamais ne considéra que son encrier. Comment voulez-vous réduire à ses lignes essentielles un paysage inaperçu ? On ne peut, évidemment, résumer que les choses conçues de façon complète et vive…
Et, d’autre part, elle écarte ce fléau de la poésie descriptive : je veux dire le pittoresque.
Ce serait une sinistre besogne que de noter jusqu’où l’abus du pittoresque a conduit la plupart de nos écrivains romantiques ! — Veut-on peindre en des vers une vision presque oubliée et qui, reculant trop dans le passé, a perdu ses contours nets et les ombres qui la rendaient si vivante ? C’est au pittoresque que nous ferons appel pour un peu la faire renaître. — A ce spectacle que nous avons trop amalgamé, trop compris en nous-mêmes et qui s’y est en quelque sorte fondu, se mélangeront alors des imaginations piquantes… et voilà déjà la surcharge !
Le paysage était-il compliqué, fait de parties nombreuses, éclairé savamment, c’est au pittoresque et à son prestige que nous demanderons une excuse pour ne point le composer. — C’est encore lui qui nous fera orner de fleurs un décor que la nature nous présente austère et nu ; lui qui met un vieux banc de pierre à l’endroit où l’on rêve, et qui défonce le chaume d’une cabane dans les bois ! Car il faut, à certaines gens, un détail joli, prémédité, et qui donne bien par son carton-pâte l’illusion d’une ruine. Bientôt le paysage entier disparaît. — Le détail reste. — Il est tant d’esprits trop amateurs de pittoresque qui, du désert, ne gardent que l’image d’un palmier penché sur une tombe rose ! Plus d’un a cédé au plaisir de poser une barque pleine de chansons sur un lac dont le beau saphir se suffisait à lui-même et de vanter la seule blancheur d’une corolle qui, cependant, séduisait par plus d’une vertu.
Enfin, combien une loi fixe et sévère excite l’émotion ! Les vocables, serrés par une syntaxe rigide, donnent leur plus beau son, leur son le plus significatif et le plus plein ; les images, mises à la place exacte que leur assigne une perspective stricte et juste, se correspondent plus finement et brillent avec plus de magie. On dirait vraiment qu’ainsi ordonnées elles sont comme ces miroirs qui se reflètent l’un l’autre et dont le dédale pur permet l’illusion.
Disons plus simplement qu’elles sont mieux mises en valeur par un plan préconçu. — Regardez une rose dans sa plate-bande, — elle embaume tout l’air ; certes, elle était plus pittoresque, cachée dans son buisson, où nous l’aurions sans doute comparée à une flamme rouge, mais l’aurions-nous si bien respirée ?