Il en est d’une émotion comme de cette fleur. Pour lui faire rendre tout ce qu’elle peut donner, mieux vaut la guinder un peu que la laisser libre, et certaine sévérité à son égard est une précaution salutaire. — Voulons-nous décrire en vers ce paysage qui nous a touchés ? Disposons-le d’abord avec noblesse et grâce, arrachons l’herbe des chemins, lavons le ciel, et, surtout, veillons aux couleurs de notre palette. — Les mots sont dangereux à manier ; il en est qui reluisent comme des sous neufs et d’autres qui ont la patine des vieilles médailles ! Veillons aussi à la forme qu’il convient de choisir, car une forme poétique, si lâche qu’elle soit, façonne et modèle toujours un peu l’image qu’on lui confie. Si l’émotion primitive ne survit pas à ce travail d’élection et de classement, croyez bien qu’elle était mort-née et ne vaut pas un regret.


Henri de Régnier a connu toutes ces difficultés et s’y est soumis dans la plupart de ses œuvres, mais spécialement dans les pages de la Cité des Eaux qui donnent leur nom au volume et où nous sont rendus en vingt-sept sonnets et deux poèmes les prestiges de Versailles, son parc et ses souvenirs.

Ordonnées, ces pièces le sont au plus haut point. Pour décrire des jardins dessinés avec art, où les statues répondent aux jets d’eau, où la nymphe, reflétée dans une vasque verte, se mêle à son reflet, Henri de Régnier a traité chacune de ses périodes comme un motif d’architecture, et l’on dirait que deux pendentifs la terminent, avec, au milieu, le feuillage figé d’un rinceau.

On croirait tel sonnet disposé par un grand seigneur à la fois architecte et amateur de jardins. La courbe de feuillage que font les buis serpente autour d’un double escalier entre deux lignes de cyprès et les dieux qui se mirent regardent l’un et l’autre l’eau flexible dont la gerbe élégante les sépare et dont le miroir les réunit. — Ici c’est un carrosse vide, ici des feuilles mortes, plus loin un pavillon fermé, et je vois, non loin de cette île solitaire un rouge bosquet de roses. Tout cela se lie par de secrètes affinités, et la hautaine tristesse que l’évocation nous donne provient, sans doute, moins des détails que de la beauté mélancolique de leur harmonie et du noble deuil de leur perspective.

Dans cette description du parc et de son palais mort, Henri de Régnier avait eu des prédécesseurs. Il semble qu’aucun d’eux, avant le romantisme, n’y ait découvert une inspiration acceptable.

Les vers du Mercure galant, les petites chansons, les poèmes de circonstance sont tous d’une pauvreté merveilleuse. Il ne s’y trouve guère que des exclamations sur les « si beaux jardins de notre roi Louis » ou bien, à propos des statues de déesses, quelques joyeusetés de notaire ivre.

Musset, dans ses Trois Marches de Marbre rose, ne nous donna qu’une plaisanterie charmante. Il n’a voulu noter à Versailles que le seul ennui des beaux dimanches où des bourgeois se promènent suivis d’un sillage d’enfants mal mouchés. Il le dit d’ailleurs avec franchise et ne voit que matière à badinage en un sujet où trop de poètereaux s’exercèrent… Oui, mais, à part quelques croquis amusants et vifs, de jolis détails, certain rappel irrespectueux des fantômes du lieu et la pointe finale, ce badinage finit par lasser. Il n’est point de long poème en petits vers qui soit plaisant.

Avant Musset, Théophile Gautier avait parlé de Versailles. Son très beau sonnet est d’un sentiment tout à fait singulier. Au lieu de voir dans ce décor ce que l’on y verra plus tard : une ruine moderne et le souvenir de la gloire, Gautier s’est plu, ingénieusement, à relever la seule désolation de ce lieu vide, de cette étendue d’arbres, d’allées et d’eaux, jadis si bruyante, et qui semble n’avoir plus son âme, manifestée dans le Roi, rival du soleil. En le perdant, Versailles a perdu sa raison d’être ; Versailles désaffecté n’existe plus.

Enfin, Albert Samain, dans une série de quatre sonnets, fut presque uniquement occupé à nous dire les visions de princesses et de menuets que Versailles lui suggérait. Ce sont des Fêtes galantes haussées de plusieurs tons.