Dans la Cité des Eaux, Henri de Régnier paraît avoir épuisé le sujet.
Pourtant, il chante de préférence la majesté de ce lieu et le pur classicisme de l’émotion qu’il donne. Ce n’est pas pour regretter la cour et ses pompeuses grâces que le poète nous entraîne à sa suite par les méandres du palais et des jardins, ce n’est pas pour pleurer sur des choses défuntes, mais pour nous faire admirer avec lui la beauté de la solitude et, dans ce poème naturel d’arbres, de statues et d’eaux, le charme qu’y ajoute le délaissement. De temps en temps, il s’arrête : un souvenir charmant vient de passer ; une harpe, dans la salle de musique d’un pavillon, le fait rêver un instant de celles qui ont touché jadis les cordes aujourd’hui détendues… Et c’est alors comme si, par la magie des vers, une mélodie surannée venait d’éclore discrètement.
Puis, c’est le peuple de marbre dont nous parlait Gautier : Latone svelte, Encelade au milieu d’un bouillon de fontaine, Neptune avec son trident, un bassin vert qui reflète une source, un bassin noir entouré des quatre Saisons, un bassin rose où se mire l’Amour… et la fête d’eau qui réunit les marbres et les bronzes par un concert d’irisations.
Cela nous donne, majestueuse, mélancolique et quelque peu solennelle et compassée, l’image d’une nature non point torturée, mais guidée pour qu’elle n’offre au regard que de nobles aspects et de beaux points de vue. — Certes, nous sommes loin de la forêt fruste et folle, mais ne demandons au poète que ce qu’il a voulu nous donner : de beaux vers qui restent dans la mémoire comme des incrustations, une harmonie de colonnade, un plan de jardin, et, passant sur tout cela, un grand souffle triste.
Si l’on vante les bons effets d’une règle un peu dure dans la poésie descriptive, il faut ajouter qu’en se conformant à elle les poètes didactiques n’ont atteint qu’à de piètres résultats. C’est que peu de sujets peuvent être traités ainsi, et, si Versailles prêtait à des développements balancés, à l’emploi du sonnet, à une série de poèmes identiques par leur forme, — quand Henri de Régnier s’est tourné vers d’autres paysages, c’est un nouveau poète qui nous est révélé…
Ah ! nous voici dans l’air libre ! — Nous nous dressons sur les rocs dont un flot tourmente la base, dont les vents tourmentent la cime, nous marchons dans les clairières sur un incomparable tapis de mousses et de fleurs. Nous chantons de joie et, sans trop en savoir la raison, nous allons coller nos lèvres à l’écorce d’un chêne et nous plongeons nos bras dans une source comme pour étreindre son onde. De quelle façon tout cela sera-t-il transposé en art ? Comment sera dite notre joie ? Quel sera le rhythme de cette fièvre un peu désordonnée qui nous parcourt, et en quel mirage seront fixées nos imaginations fantaisistes et libres ? — Une école de poètes nous répond, qui se plut à diviniser la nature. Elle comprit, ou plutôt elle se souvint (les rêves de l’Hellade ne s’oublient pas) que, si nous aimons la forêt d’un si tendre amour, c’est qu’elle est encore toute peuplée de déesses et de dieux, que la mer chante par la voix des sirènes, que les naïades murmurent dans les ruisseaux et que le faune survit aux campagnes mortelles.
Maurice de Guérin, suivant en cela l’enseignement que l’on lit dans les poèmes de Chénier, chanta plus d’une fois la nature en la personnifiant. Il écrivit un jour sur son cahier de notes quelques phrases qui semblent vraiment avoir été pensées par un homme qui vécut dans le commerce des dieux :
« Une génération innombrable est actuellement suspendue aux branches de tous les arbres, aux fibres des plus humbles graminées, — comme des enfants au sein maternel. Tous ces germes, incalculables dans leur nombre et leur diversité, sont là, suspendus entre le ciel et la terre, dans leur berceau et livrés au vent qui a la charge de bercer ces créatures. — Les forêts futures se balancent, imperceptibles, aux forêts vivantes. La nature est tout entière aux soins de son immense maternité. »
On voit aisément le lien qui unit ce fragment au large panthéisme, à la divine noblesse du Centaure et de la Bacchante de Guérin. — A cette source et à celle de quelques poèmes d’Hugo, sont allés boire certains poètes et prosateurs d’aujourd’hui qui ont décrit la nature en la faisant déesse. — Pour ne parler que de deux d’entre eux, Henri de Régnier consacre un grand nombre de ses poèmes à parler des arbres-dieux, des hommes-chevaux, des flots de la mer où la sirène se couronne d’écume, et Pierre Louÿs dans tous ses contes nous vanta la nature en sa divinité. — Il convient de réunir ces deux noms. La nymphe qui passe dans les contes de Pierre Louÿs est sœur de celle qu’Henri de Régnier nous montre dans ses poèmes.