En un passage où Ovide entretient son lecteur d’une métamorphose, avant d’engager le récit, il en tire la morale par une façon de précaution oratoire tout à fait déplaisante. Je ne crois pas qu’un poète qui voudrait nous dire aujourd’hui l’histoire de la nymphe qu’une trop grande douleur changea en fontaine, ou celle du chèvre-pied vaincu par Apollon considérerait beaucoup la morale à tirer de son conte. — Un soir où les pins, éclairés par le couchant, lui parurent tragiques et, comme nous le dit Henri de Régnier : « semblaient rouges du sang d’un satyre attaché », ce poète écrivit Marsyas. Un soir où quelque source pleurait à longs sanglots, un autre poète songea à Byblis, à sa douleur, à l’eau courante, et, comme nous le dit Pierre Louÿs : « c’est ainsi que Byblis fut changée en fontaine ». De morale, grand Dieu ! pas la moindre ! Je vous ai montré tout à l’heure la nature se composant en jardin, la voici qui se compose en déesse, en femme, en telle apparence demi-divine qu’il lui plaira de choisir.
Aussi bien, le scrupule d’Ovide était-il d’une âme trop latine. Les Grecs ne discutaient pas la valeur morale de leurs fables, et le souci qui préoccupait encore certains écrivains, il y a deux ou trois siècles, n’arrête guère, de nos jours, celui qui veut donner un sens nouveau à des aventures fabuleuses, montrer la nymphe au lieu des sources claires et considérer la nature à travers un rêve…
La nature est belle ainsi. Hugo nous l’a décrite :
L’homme la voit qui guette au milieu des roseaux,
Laissant ses cheveux d’herbe ondoyer sur les eaux,
Elle chante, appuyant à sa hanche écaillée
Ses coudes de branchage et ses mains de feuillée.
La nature est belle ainsi, mais combien est-il difficile de la bien concevoir ! On ne moralise plus… Ce n’a été que changer de mal ! Car, si les auteurs ne présentent plus d’ægipans amateurs d’homélies, s’ils ont cessé de faire tenir aux dieux les discours où se complaisait M. de Salignac, combien de méthodes inédites ont-ils trouvées pour fatiguer qui les parcourt ! — Ils n’édifient pas ; c’est fort bien ! Sont-ils moins ennuyeux ?
A vrai dire, et soit que l’on décrive les passions de l’homme et le débat qui les suit, ou que l’appel d’une oréade arrête l’intrigue dans le sentier battu par le galop des satyres, le conte et le poème où les demi-dieux revivent reste un des genres les plus malaisés à parfaire. Plus d’un écrivain s’y adonna dont la tentative n’eut point d’excuse, car notez que, mettant un faune dans un paysage, vous y mettez bien un dieu, mais aussi une chèvre. Vous serez forcé de considérer « l’animal » dans le satyre et rien ne fait plus varier un paysage que la présence d’une bête. — Regardez un troupeau couché dans une prairie : vous aurez là, sans doute, une impression de noblesse rustique, de repos, d’assurance. Enlevez le troupeau, votre prairie chantera peut-être avec toutes ses fleurs. Mettez au pied d’un chêne un faune dansant. Vous aurez beau faire, accumuler les symboles et montrer en lui l’image d’un homme ou la figure d’un dieu, toujours il vous faudra compter avec la chèvre cabrée que vous nous avez montrée d’abord.